PREMIÈRE PARTIE

NOS ANCIENNES COUTUMES

Ô charme des jours passés
Charme de l’enfance joyeuse
Qui ne nous transmet
Que des sourires et
de beaux jours, je veux vous
Savourer encore une fois

Jean Lorrain

 

À l’Esplanade

Mère Grant et Petites Filles

Toutes : Bonjour grand-mère, comment allez-vous grand-mère ?

Jeanne-Marie : Asseyez-vous, grand-mère

Marcia : Reposez-vous,

Marie-Louise : Voici votre coveautNote de Claudine KESTER - Covot ou coveaut : sorte de chaufferette en cuivre, grand-mère.

Anne-Marie : Chauffez vos vieux pieds, grand-mère.

Marie-Louise : Là, êtes-vous bien grand-mère ? Votre teint ressembla à nos fleurs de pêcher.

Grand-mère : Oh ! 3es douces mauviettes ! Suis-je bien assise ainsi à croppechons'asseoir à croppechon : s'asseoir sur les talons., mes savates à leur aise sur notre antique coveaut ?

Suzanne : Et vos cheveux me font penser à la jolie neige, qu’en avril, parfois, couvre nos fleurs.

Grand-mère :·Mes cheveux blancs, mé piatesmes petites, à moi me font penser que j’ai cent ans passés.

Toutes : Cent ans passés !

Anne-Marie : Oh ! Que vous êtes vieille grand-mère !

Marcia : Mais aussi, savez-vous beaucoup de choses !

Jeanne-Marie : Qu’ignorent nos jeunes ans.

Thérère-Renée : Oh ! Grand-mère, puisqu’aujourd’hui toutes nos petites filles comme une couronne vous entourent…

Suzanne : Racontez-nous des histoires du bon vieux temps. (Elles chantent) « Dans le bon vieux temps nous disait souvent ma grand-mère, dans le bon vieux temps, écoutez-moi mes enfants. »

Marcia : Oh ! Nous vous écoutons grand-mère !

Jeanne-Marie : Racontez-nous des histoires, grand-mère !

Marie-Louise : Ou un conte de fées, grand-mère

Agnès : Ou un daillementDayement – Dayemants - Dayots : Sorte de conversations parfois bien sottes, parfois incongrues, parfois aussi semées de traits d’esprit, de réparties fines se passant pendant les couaroïls. C’était un jeu de société très répandu dans toute la région lorraine. Pendant les longues veillées d’hiver, jeunes gens ou jeunes filles allaient sous les fenêtres des maisons où il y avait un « poêlage » pour échanger avec les veilleurs quelques bons propos, quelques quatrains plus ou moins bien tournés. Cette joute oratoire était empreinte presque d’amour, mais aussi de grâce, de charme et de poésie. Cependant il n’en était pas toujours ainsi et quelquefois l’on se disait de part et d’autre des mots un peu lestes et un peu crus. Cette dégénérescence des « dayots » avait amené l’Église à les condamner. Voici quelques « dayemants » que l’on récitait. Après avoir frappé aux volets, « les dayeurs » disaient en déguisant leur voix pour éveiller la curiosité des gens de la maison : « Je venons dayer », grand-mère

Grand-mère : Eh ! Mes enfants ! Vous n’y pensez pas, ma mémoire se fait vieille comme sa pauvre propriétaire, dont vous vous moquez si souvent, petites boseréesBoseré - boserées : jeune garçon – petite fille..

Jeanne-Marie : Nous nous moquons bien un peu, mais nous vous aimons tout plein.

Thérère-Renée : Et vos histoires aussi !

Jeanne-Marie : Dites, c’était y de votre temps, comme maintenant ?

Grand-mère : C’était mieux, mes bassellesBasselle : jeune fille, c’était bien mieux. D’abord les petites filles étaient bien plus respectueuses que la jeunesse d’aujourd’hui.

Toutes : Cela nous le savons déjà, grand-mère !

Suzanne : Oh ! Grand-mère, parle-nous de vos usages et vieilles traditions.

Anne-Marie : Et nous vous promettons d’être si sages !

Jeanne-Marie : Et de si bien vous écouter !

Grand-mère : Oh, le précieux temps, où il y avait…

Toutes : Oh ! Oui, nous savons, grand-mère.

Agnès : Ni avion dans les airs.

Jeanne-Marie : Ni automobiles sur terre.

Suzanne : Ni locomotives faisant : pou,pou, peuh, peuh !

Grand-mère : Ah ! mes petites filles, oui, c’était le bon vieux temps, mail il y avait en place de vos machines du diable ; d’aimables diligences grandes comme une maison, traînées par six chevaux, faisant le tour de France, sans vergogne. En attendant, nous, les jouvencelles de jadis, après le long couaroïl de l’hiver, non sans charme, comme je vous le raconterai tout à l’heure, guettions-nous avidement le premier rayon de soleil, nous permettant, non en diligence, mais tout simplement sur nos pieds, de « Passer les Portes »

Toutes : « Passer les Portes »-grand-mère, que signifie ?

Grand-mère : Plus bas, les enfants, plus bas, car de quel respect n’entourions-nous pas ces trois mots : « Passer les Portes »

Thérère-Renée :Quels mots solennels, grand-mère !

Marcia : Que veulent-ils donc dire ?
Grand-mère : C’est que Metz au temps où je vous parle était une place fermée, entourée de sept portes, autrefois il y en avait même dix-neuf ! À certaines heures, les ponts-levis se dressaient, les herses s’abaissaient avec un bruit de ferraille, et alors, malheur aux citadins attardés ! Il fallait parlementer avec la sentinelle qui appelait le caporal de garde qui éveillait la porte… consigne qui, lui-même se décidait s’il y avait lieu d’ouvrir la porte aux piétons. Aujourd’hui hélas, il n’y a même plus de portes. Il n’en reste que des débris conservés à titre de reliques. C’était donc une chose grave, quand le père, en ces beaux jours de printemps, nous disait : « Dans huit jours, enfants, promenade à la Bonne Fontaine ! ».

Toutes : La Bonne Fontaine, mais nous la connaissons, grand-mère *

De quel respect n'entourions-nous pas ce mot avant de nous rendre à la Bonne Fontaine. Que de traditions, de légendes et de souvenirs s'y rapportent !
Passant veux-tu savoir qui premier fit sortir
Cette source en ce lieu et sa vertu secrète
C'est Nicole Houillon et sa femme Colette
Qui pour le bien public l'on ainsi fait bâtir
Passant éteins ta soif, ne fait point de dommage
À ce lieu ni autour, car c'est leur héritage.

Grand-mère : Pas comme nous, les anciennes. Savez-vous, les Piates que la Bonne Fontaine existait depuis bien longtemps et qu’elle fut restaurée en 1608 ?

Marie-Louise : C’est bien vieux grand-mère.

Grand-mère : Et que jusqu’en 1819, les Messins s’y réunissaient pendant le mois de mai. Avant le jour, au son de la corne à bouquin, fillettes et jeunes filles se lèvent de bon matin pour être exactes au rendez-vous qui se donne généralement « à la Porte de France ».

Toutes : « La Porte de France ! » (elles saluent).

Grand-mère : Conduites par leurs Parents, près du fort moselé, elles font provision d’excellents petits pains au lait qui sortent tout chaud du four. L’air est frais, on marche vite, après avoir dépassé les maisons de campagne de la Ronde, on arrive au bas de la côte de Lorry ; le paysage prend alors une allure de mystère et c’est d’un pas recueilli, attirées par un glouglou cristallin, que tous s’avancent vers la Fontaine aimée de nos Pères et qu’ils ont appelée « Bonne ». Là, chacune présente un gobelet à la source qui coule lentement et dont l’eau pure et fraîche possède un pouvoir guérisseur. On s’assied un peu pour boire et manger les petits pains ; on jase, on chante, on rit, puis on danse sous les grands arbres !

Agnès : Oh ! Grand-mère, quelle jolie promenade ! Quelle belle…

Marcia : Nous la referons nous, les jeunes, en souvenir de vous.

Jeanne-Marie : Mais, dites, Grand-mère est-ce que l’on s’amusait mieux quand vous étiez jeune ?

Suzanne : Vous ne l’avez pas encore dit.

Grand-mère : Pas encore dit, enfants ? Et puis si je veux vous le raconter, vous direz que je radote, petites polissonnes. En ce temps-là, on n’avait pas l’obligation d’aller à l’école.

Toutes : Oh ! L’heureux temps !

Grand-mère : Et pourtant tout le monde y allait.Mais quand venaient les travaux, nous restions avec nos parents pour les aider et leur rendre les menus services que nous pouvions. Nous étions à la vraie école de la vie, école de labeur et de fatigue. Mais parfois quand la nature était en fête…

Toutes : Ah ! Vous aussi Grand-mère ?

Grand-mère : On faussait compagnie aux livres et on allait à la campagne, courir les haies, le long des ruisseaux clairs. À l’orée des bois, on cueillait des fleurs, on faisait des couronnes, on cherchait des furets, l’on chantait, l’on s’amusait de plein cœur. Mais… mais… je vous en ferais venir l’eau à la bouche si je voulais. Seulement, voilà nous étions toutes des ignorantes, tandis que vous : des petites savantes, des petits Salomon, vous êtes de vraies petites merveilles !

Agnès : Oh ! Vous nous flattez, Grand-mère

Jeanne-Marie : Oh ! Ce compliment nous rend toutes confuses !

Anne-Marie : Oh ! Grand-mère nous nous en voilons la face.

Grand-mère : Cependant une question comme à l’Examen : savez-vous quand sont mûres les fraises ?

Jeanne-Marie : Oui, Grand-mère, quand elles deviennent rouges

Grand-mère : Ah ! Tu sais cela ; qui te l’a dit ?

Jeanne-Marie : Nous en avons au jardin.

Agnès : C’est joliment bon les fraises

Grand-mère :  Oui, petites gourmandes, mais hors des jardins, où trouve-t-on des fraises ?

Marie-Louise :  À Metz, au marché, Grand-mère

Grand-mère : Ainsi, mes petits puits de science, vous de savez pas que la meilleure fraise la plus parfumée se trouve dans les bois, qu’elle en parfume l’orée et les clairières et qu’elles font les délices des…

Suzanne : Grand-mère, nous savons qu’il y a des fraises dans les bois, nous y allons comme de votre temps.

Jeanne-Marie : Seulement nous avons voulu vous faire jaser.

Marcia : Parce que c’est amusant tout plein.

Grand-mère : Voyez-vous, les petites boserées qui se payent maintenant de ma pauvre vieille tête. ? Ah ! Jeunesse !...

Thérère-Renée : Nous nous amusons, Grand-mère, nous ne nous moquons pas.

Suzanne : Et tenez voilà ; voulez-vous que nous vous racontions ce que nous faisions à l’école buissonnière ?

Agnès :  Nous allons aussi chercher des mûres dans les haies.

Jeanne-Marie : Des poirottes, des pommettesFruits de l’aubépine qu’on nomme en français : cenelles (baies rouges) « bianche-pène » et des pochattesFaux fruits de l’églantier appelés cynorrhodons ou familièrement « gratte-culs ».

Anne-Marie : On va aussi cueillir des cenelles.

Marcia : Et après les premières gelées, les pochattes qui, pourtant, ne sont pas fameuses.

Anne-Marie :  Nous irions bien plus loin, mais nous craignons les gamins de Scy qui font la petite guerre avec ceux de Lessy.

Grand-mère : Tout comme de mon temps, les petites.

Toutes : Ah, de votre bon vieux temps, Grand-mère !

Grand-mère : Les gamins se battaient tout comme les vôtres, la Porte Saint Thiébault, la place Mazelle, surtout a vu des générations de gamins se battre et organiser de véritables petites guerres, de paroisses contre paroisses, les vitres du Grand Séminaire volèrent plus d’une fois en éclats. Paix, les enfants ! Les enfants de Saint Maximin qu’on appelait les beyottes se battaient contre ceux de Saint Eucaire, les têtes de mouton. Ceux de St Martin dénommés les Martinets guerroyaient contre ceux de Notre Dame dits les chapeaux recousus.

Marcia : Oh ! Grand-mère, quels noms baroques !

Jeanne-Marie : Qu’est-ce veuillent dire ces têtes de moutons ?

Grand-mère :  Parce que les habitants de Saint-Eucaire se régalaient en famille, les jours de fête, d’une tête de mouton par personne.

Toutes : D’une tête de mouton par personne, Grand-mère ?

Grand-mère : : Oui, pourtant mes enfants, mais aussi, c’était le bon vieux temps !... Ils jetaient les os par les fenêtres sans se soucier des passants ; aussi, les gens prévoyants, contournaient à distance, le Champé, les jours fériés.

Suzanne : Ils avaient bien raison ! et j’aurais fait comme eux.

Maria : Et les chapeaux recousus, Grand-mère.

Grand-mère : Parce que, à Notre Dame, les femmes portaient, selon leur rang, des chapeaux, mais des chapeaux si mesquins, si vieux et si recousus que le sobriquet leur en était resté. Les ouvrières aisées ne mettaient pas de chapeau, mais des bonnets, très jolis et coquets qui seyaient bien mieux que les affreux chapeaux.

Toutes : Vive les bonnets lorrains, Grand-mère !

Grand-mère : Voulez-vous maintenant que je vous raconte un des meilleurs plaisirs d’hiver ?

Agnès : Lequel, Grand-mère ?

Grand-mère : Je vais vous faire un petit couaroïl, sur les creignes"Explication analogue aux couaroïls.

Marie-Louise : Les creignes, Grand-mère ?

Grand-mère : Où sur les daillements.

Marcia : Daillements, Grand-mère, qu’est-ce que ce charabia ?

Grand-mère : Patience ! mes petites, patience. Les creignes étaient des réunions, de soirée d’hiver pendant lesquelles, les bonnes femmes, en ville ou dans les villages, se réunissaient chez l’une d’elles pour veiller et chacune y apportait son lumignon ou crémiotChandelles fumeuses éclairant les réunions.

Suzanne : Encore des mots que nous ne connaissons pas, donnez-nous en la signification.

Grand-mère : De suite, de suite, mes enfants. Dans ce temps-là, on envoyait dans les bois, à la faîne, les enfants comme vous et l’on s’éclairait à l’huile de faîne avec de modestes petites lampes appelées lumignons ou crémiots. Dans ces lampes trempaient des bouts de jonc. Au début de l’hiver, l’occupation était de décortiquer les noix, une besogne…

Anne-Marie : Qui faisaient les mains noires, Grand-mère

Grand-mère : Plus tard, on apportait son chanvre et ses quenouilles, on tournait le rouet, on avançait la tricotte.

Thérère-Renée : Sans oublier sa langue à la maison Grand-mère

Grand-mère : Le jour de la Sainte Luce…

Marie-Louise : Pourquoi la Sainte Luce, Grand-mère

Grand-mère : Et comme dit le proverbe « À la Sainte Luce, les jours augmentent du saut d’une puce« À la Nä.. le pas d’un jau ; le jour des rois, le pas d’une oie ; au carnaval, le pas d’un cheval » »

Toutes : Et encore ?

Marie-Luce : C’est bien le saut d’une puce pour la Sainte Luce qui est justement ma patronne.

Grand-mère : Donc à la Sainte Luce, le 13 décembre, était une grande fête dans toutes les veillées. On pendait ce jour-là au crémail une marmite pleine de vin et pendant qu’elle cuisait, assises en rond, à croppechon les femmes jouaient à la savate. On écossait les haricots. On triait les pois, les lentilles. Les vieux fumaient leur pipe, le chien du logis allongeait sa bonne tête sur les genoux du maître pendant que le chat ronronnait d’aise sur le giron de quelque protectrice. Parfois, une bonne volonté se dévoue à lire quelques vieux livres du temps passé, ou à raconter des histoires ou bien encore, les langues déliées s’en donnent à cœur joie de la réputation du prochain.

Marcie :  Ou de la prochaine, Grand-mère !

Thérère-Renée : Oh ! Grand-mère, le catéchisme nous défend la médisance.

Grand-mère : Peut-être as-tu raison ! Aussi pour nous en punir, tout à coup un mauvais plaisant descendait quelquefois dans la cheminée, renversait la marmite, soufflait la lumière et nous laissait dans l’obscurité ou encore soudain dans la marmite s’abattait à grands bruits, un vieux soulier boueux, ou une grosse pierre. On crie, on se démène, mais à peine ces expressions de dépit ont-elles fait explosion, qu’une trombe d’eau déferle sur le foyer, fait voler cendres chaudes en un nuage opaque dont sont recouverts les creineuses. Alors, c’est un sabbat de cris, de chaises reculées, renversées, etc. On s’arme de balais, de lanternes. On court cerner la maison. Hélas, trop tard, le toit est vide, le mauvais plaisant disparu.

Suzanne : Je suis sûre, Grand-mère, que ce soir-là on veillait jusqu’à minuit en mangeant des noix et des poires.

Grand-mère : Tu as deviné petite, et tels étaient les amusements de la veillée, il y a cent ans et plus. C’étaient des jeux innocents ; on n’était pas plus bête alors que de nos jours et on ne s’ennuyait pas. Et puis, c’était une accumulation extraordinaire d’usages, de fêtes et de souvenirs. Et vous les connaissez, petites filles.

Jeanne-Marie : C’est encore la Saint Nicolas, Grand-mère

Marcia : Noël !

Thérère-Renée : La Fête des Saints Innocents et le Nouvel-An.

Grand-mère : C’était la loue, mes enfants. Puis le gâteau des Rois et ce jour-là, c’était la quête à reculons dans les églises. Maintenant, mes enfants, je vous en ai raconté assez ; votre Grand-mère vous dit au revoir jusqu’à l’an prochain. En attendant, chantez-nous donc encore une fois une de vos vieilles complaintes qui, autrefois, faisaient le charme de nos couaroïls.

M. C. Michel
D’après « l’Austrasie »