VII
Trois lettres de Mademoiselle Ermance Lallié
In memorian

Metz, ce 31 décembre 76
Cher bon Monsieur, chère Madame Simmer,
Laissez-moi venir en ce jour m’entretenir avec vous de l’enfant que vous pleurez, amie que je n’ai plus… Si une douleur comme la vôtre ne peut être consolée, elle s’augmente au contraire à certaines époques, à certains jours, qui, par les mille souvenirs qu’ils évoquent, font mieux sentir que l’être chéri que l’on pleure n’est plus là !...

Cette date du Premier de l'an doit être pour vous pleine de larmes et de tristesse et c’est pour cela que je vous demandais, en commençant cette lettre la permission d’être triste avec vous et de parler quelques instants de notre bonne et regrettée Célestine. Hélas ! Ce n’était pas ainsi qu’autrefois je vous écrivais. Pauvres et désolés Parents ! Elle n’est plus là, la tendre fille qui, la première, au commencement de l’année vous apportait ses souhaits et ses baisers ; quatre mois déjà se sont passés depuis l’instant fatal où elle fut ravie à l’amour de tous ceux qui l’aimaient, mais croyez-moi, si elle pouvait parler et se faire entendre aujourd’hui, elle vous dirait ceci « Papa, maman, ne soyez pas si tristes, il est vrai que je vous ai quittés, que vous ne m’avez plus, mais la vie, qu’est-ce ? Un voyage plus ou moins long, pour chacun de nous, nous n’arrivons pas tous ensemble au terme ; eh bien, j’ai pris l’avance, je vous ai précédés, je suis arrivée la première ; pauvre Père, chère bonne Mère, un peu de foi et d’espérance, un jour viendra où nous serons réunis. » N’est-ce pas ainsi qu’elle vous parlerait et qu’elle vous dirait de semblables choses, si cela lui était possible, elle qui ne pouvait vous voir le plus petit chagrin sans faire tous ses efforts pour le dissiper et l’éloigner de vous ? Puis elle vous a laissé en vous quittant, sa bonne, sa mignonne Lili, votre petite Célestine, l’enfant de votre enfant en un mot ; c’est encore votre fille que ce petit être qui promet déjà tant de lui ressembler ; son bon, son doux sourire, ses grands yeux bleus, ne sont-ce pas ceux de sa mère ?!!... Dieu laisse, voyez-vous, quelque chose qui console à côté de chaque peine qu’il envoie : votre consolation à vous, tristes éprouvés, sera ce petit enfant dans lequel vous verrez revivre votre belle et bonne Célestine. Si vous allez aujourd’hui sur la tombe de mon Amie, portez-lui, je vous prie, mon souvenir, mes prières, pauvre Chérie ! en nous quittant, elle a laissé plus d’un vide !...

 

Metz, ce 18 août 77

Je ne crois pas être indiscrète en venant joindre ma tristesse à la vôtre dans ces jours anniversaires de la cruelle perte de votre enfant bien-aimée. Quoi ! Déjà un an d’écoulé depuis que vous la pleurez, depuis que vous la regrettez tous !... Mon Dieu ! Il me semble que c’était seulement hier, qu’ici, dans la petite chambre où je vous écris, ma pauvre amie me souriait, en m’embrassant et en me faisant part de son voyage à Rodemack ; puis elle partit et alors commencèrent ces douloureuses semaines de maladie et de souffrance qui devaient aboutir à une si cruelle séparation ! Pauvres Parents éprouvés je compatis d’autant mieux à votre peine que je la partage, si je pouvais soulager un peu le poids de votre pauvre cœur avec quel empressement j’accomplirais cette tâche ; hélas ! je le sais, l’amitié la plus vraie ne peut rien pour une douleur comme la vôtre, mais comme vous ne pouvez me refuser de mettre mes larmes aux vôtres et de pleurer avec vous la fille que vous n’avez plus, l’amie la meilleure et la plus aimée que Dieu m’avait donnée pour trop peu de temps, hélas !... J’ai rencontré votre petite Célestine, il y a quelques jours ; elle revenait du jardin, fraîche et rose, gaie, en voiturant devant elle une petite voiture. Je pensais que la chère petite promettait de si bien ressembler à sa mère, était maintenant votre véritable consolation…

 

Metz, ce 17 août 78
Voici déjà le deuxième anniversaire de la perte de votre chère fille ! Se peut-il qu’il y ait déjà si longtemps qu’elle nous a quittés ? C’est que le temps marche toujours et les années succèdent aux années sans s’inquiéter des joies ou des douleurs des hommes ; le Temps en obéissant aux lois de la sagesse divine fait sentir surtout aux affligés son action efficace ; n’est-il pas vrai, qu’aujourd’hui en envisageant le malheur qu’il a plu à Dieu de vous envoyer, vous éprouvez une espèce d’adoucissement aux douleurs aiguës que vous ressentiez dans le commencement de votre cruelle séparation. Votre enfant, du haut du ciel, ne peut qu’être heureuse en voyant diminuer l’intensité de votre chagrin : les larmes des autres et surtout de ceux qu’elle aimait étaient si lourdes à son cœur bon et généreux. Ma Célestine bien-aimée, il me semble que c’était Lui que je le voyais rendre sa belle et noble âme à Dieu ; je me figure en regardant son portrait chéri, qui est pour moi une bien douce consolation dans le vide irréparable que m’a causé sa mort, je me figure, dis-je que cette pauvre amie est encore là, qu’elle me voit, qu’elle m’entend ; illusions trompeuses que vous devez éprouver souvent. Vous avez eu cet été votre petite Célestine, son séjour près de vous, devait être pour vos cœurs affligés, la meilleure consolation ; je l’ai vue peu de temps après son retour de Rodemack, elle avait fort bonne mine et semblait s’être fortifiée à la campagne ; il paraît qu’elle a été très bonne et très affectueuse pour son grand-père ; les petits enfants sont la joie des grands parents, et lorsque plus tard votre petite fille aura conscience de la perte de sa bonne mère, elle éprouvera le besoin de vous dédommager en vous entourant encore plus d’affection et plus d’amour.

 

En 1916, en la Fête de Noël, « sa fille » fonda en mémoire de la bien-aimée disparue un Orphelinat de petites filles, ainsi que le témoigne cette plaque de marbre posée dans le vestibule de notre chapelle.

Maison de famille
Et d’Éducation pour Orphelines
Fondée en Mémoire
De mes Parents bien-aimés
Ferdinand Michel † 1886
Anne Célestine Simmer † 1876
R. I. P.

M.C. Michel
Noël 1916
Le Manoir « Bethléem »