VI
Envolée

Maman voyait très bien son état. Gogotte, assistée d’une sœur, la soignait avec un dévouement sans égal qui méritait bien sa récompense. Mais Dieu avait parlé, la maladie suivait sa marche. Un jour, Gogotte se trouvait seule avec ma pauvre Mère.

« Ma bonne Gogotte, lui dit Maman en l’embrassant, je vous recommande ma fille, je vais mourir, je le sens. Ma fille ! Ma fille !!! »

J’arrivais trottinant et Maman me serrait dans ses bras, en me couvrant de baisers. Oh ! Ma Mère, si je pouvais les sentir encore. La bonne sœur qui la soignait était tout édifiée de sa patience inaltérable et de sa douceur :

« C’était un ange me disait-elle, cette année jamais une plainte, toujours un sourire sur les lèvres et un remerciement à la bouche. Oh ! Qu’elle vous aimait, Mademoiselle, mais que la pensée de l’avenir l’effrayait à cause de vous seulement. »

Hélas, des complications arrivèrent, le docteur Marchal semblait inquiet, mais rassurait toujours. Papa laissait de nombreuses occupations, il était revenu. Maman le reçut avec joie. Ce fut la dernière. Mon Grand-Père Simmer était désespéré, sa nature sensible ne lui permettait pas de supporter ce coup, il ne faisait que se promener de long en large dans les allées silencieuses du jardin, puis revenait, bouleversé, dans la chambre de Maman.

« Papa, disait Maman, ne t’inquiète pas, je vais mieux. »

Elle lui souriait, lui l’embrassait et s’en allait plus calme. La pensée de la mort ne lui venait même pas à l’esprit ; oh ! qu’il a dû souffrir, en apprenant enfin la terrible réalité. Ma grand-mère était plus forte, elle savait cacher ses inquiétudes sous un voile de glace. On crut prudent d’administrer Maman. La cérémonie faite, il y eut un léger mieux, on était au 14 août. Maman demanda qu’on lui cueillît un bouquet au jardin et l’offrit à ma Grand-Mère dont c’était la fête le lendemain. Quelle Assomption triste, on passa. Tous étaient là au pied du lit de la mourante. Je me représente cette scène et remercie le Bon Dieu de me l’avoir évitée. J’en serais morte de douleur.
Enfin, le 19 août arriva et ma Mère, après quelques légers soupirs, s’envola vers le ciel. Je passe sur les détails trop douloureux et qui me révolutionnent, le glas funèbre sonna et la fosse, encore fraîche, s’ouvrit pour recevoir la dépouille mortelle de Maman.

Papa revint du cimetière au bras de son ami, Mr Dietz. En retrouvant la grande maison déserte, il sembla que le monde croulait autour de lui, Dieu lui envoya une consolation, car la première personne qu’il y retrouva fut sa fille qui inconsciente du malheur immense qui l’atteignait le conduisit dans la chambre funèbre en gazouillant « Pas pu Maman ! ».

Papa consentit à vivre en voyant l’être aimé qui lui restait et en prenant sa fille dans ses bras, il sentit qu’il n’avait pas tout perdu. Ce fut tout.

Elle repose maintenant là-bas, à l’ombre des grands peupliers et de ruines bien debout encore, son tombeau est sculpté dans la pierre de notre pays, très simple et des fleurs l’ornent en été. Et celles que ma Mère aimait l’ombrent doucement et frissonnent au moindre zéphyr. Lorsque je vais y prier, je trouve là recueillement, calme et paix.

Je sens l’âme de ma mère près de la mienne, d’une façon plus sensible et la remercie de sa protection ; Oh ! Puisse-elle toujours continuer l’éducation de sa fille du haut du ciel.
Je relis cette épitaphe qui semble contenir toutes nos douleurs :

Ici repose
Ma bien-aimée Épouse
Anne Célestine Simmer
Décédée à Rodemack
Le 19 août 1876 à l’âge de 23 ans
Priez pour Elle