V
26 Avril 1875
La jeune mère

Ma naissance fut saluée avec bonheur par ma mère, mon père fut heureux lui aussi, quant à mes Grands-Parents, ils s’écrièrent à l’envi :

« Ah ! Bah ! C’est une fille, c’est un peu plus que rien ! »

Je fus baptisée le 16 du mois suivant. Il y eut une grande liesse ce jour-là, mon parrain, ma marraine et les nombreux parents et amis accourus pour la circonstance festoyèrent longuement et de nombreuses libations de champagne arrosèrent la fête. Maman savourant son bonheur resta seule dans sa chambre avec Mlle Lallié, son amie intime. Hélas ! ces jours de bonheur devaient être les derniers.

Jusque-là les lettres de Maman ne respirent que bonheur tranquille et douce joie, il semble maintenant qu’un voile de tristesse, habilement dissimulé, les couvre en partie. On sent la plaie secrète de l’âme, on la devine, elle se montre à peine. Pauvre Mère, il n’y a plus que sa fille qui paraît lui procurer un rayon de soleil, quand elle parle d’elle, elle le fait avec tant de bonheur qu’on se sent attendri et heureux de son bonheur.

Je ne soulève ce voile de tristesse qu’avec peine, mais cela me servira à l’admirer plus, cet ange de dévouement, de piété filiale qui avait un nom : ma Mère.

J’ai dit que papa avait un caractère vif qu’il maîtrisait cependant devant sa femme qu’il aimait d’un amour sans égal. D’ailleurs Maman savait si bien l’apaiser. Que ne fait la vue d’un ange devant un homme irrité ?

Malheureusement, mes Grands-Parents paternels et maternels se trouvaient un peu être le point noir. Ils vivaient trop côte à côte pour qu’un nuage ne couvrît de temps à autre le ciel déjà quelque peu gris. Maman en souffrait. Je lis avec émotion quatre lettres successives qu’elle écrivit à ma Grand-Mère Simmer :

« Chère maman, pourquoi ne veux-tu pas venir à Metz, ne crois pas que l’on ne t’aime pas, je ne puis te comprendre, je t’en supplie, ne le crois pas, tu te rends malheureuse, tu me fais souffrir de te voir souffrir. » — « Ma bonne Gogotte, je compte sur vous, faites que Maman ne pleure pas » — « Enfin ! Tu viendras, je t’attends, j’embrasse notre petite fille pour toi, elle va bien, elle change tous les jours à son avantage, tu la verras, rien que pour cela, viens ! » — « il me semble apercevoir le blanc d’une dent »

Enfin quelques jours meilleurs semblèrent luire.

« Ferdinand est revenu enchanté de Rodemack, il ne s’est pas ennuyé un seul instant, il y a eu beaucoup de plaisir, il a déballé le panier que vous lui avez donné, que de choses ! un lièvre, un perdreau, du chevreuil, des rognons, des cervelles, des raisins, des pommes, du gâteau, etc., etc. ! » — « Je voudrais bien aller vous voir, mais je ne le puis à cause de l’enfant, si elle tombait malade. » — « Je viens de donner les raisins que vous m’avez envoyés au fils malade de Mme Tillement, on ne peut en trouver à Metz à cette époque (15 décembre), l’enfant les a dévorés, j’ai bien peur que le petit ne meure poitrinaire. Ah, si pareil malheur arrivait à notre fille, notre vie à tous deux serait empoisonnée ! » — « Votre Célestine est toujours bien gentille, vraiment elle ne me donne pas trop de mal. Elle souffle la chandelle et mange avec nous à table, assise dans sa grande chaise que j’ai achetée à cet effet ! »

Le 31 décembre : « Chers Parents, je souhaite que cette année vous voie sans chagrin, sans peines. Oh ! Je la désire de tout cœur et aujourd’hui, demain, je prierai Dieu dont mes vœux se réalisent ».

Pauvre Mère, elle ne savait pas que cette terrible année 1876 devait apporter à ses pauvres parents le chagrin le plus cruel de leur vie. Sa santé malheureusement à cette époque n’était pas trop satisfaisante, elle en parle peu de peur d’inquiéter ceux qui l’aiment et qu’elle rassure toujours.

« Je vais mieux, soyez tranquilles ! » — « Hélas, ma pauvre tante est morte, Ferdinand me l’a caché le plus longtemps possible, mais j’ai tout deviné ; On dit qu’une mort n’arrive jamais seule dans une famille. »

Avait-elle un pressentiment de sa fin prochaine en écrivant ces mots qui ressemblent à un glas funèbre. L’état de maman s’aggrava vers le 1er mars 1876 :

« Ne vous inquiétez pas de mon silence, je ne voulais pas dire à Ferdinand de vous écrire, car son écriture vous aurait effrayés. J’ai beaucoup toussé, le docteur ne parlait rien moins que d’une fluxion de poitrine, mon mari était désolé. Je suis si faible que je ne puis plus me porter. Le médecin me force à rester au lit. »

Vers cette époque, Gogotte vint à Metz, Maman ne pouvant veiller sur sa fille comme elle l’aurait voulu et ma chère bonne commença son rôle de dévouement.

Malheureusement, Maman n’était plus si souvent près de moi et me confiait trop dans la grande bonté de ma bonne, je devenais fort indocile.

« Ma fille grandit, écrit Maman, elle est fort délicate, mais aussi fort méchante, on n’en vient pas à bout, il faut lui donner tout ce qu’elle veut ou elle crie comme une possédée. »

Un soir, ma chère bonne s’évertuait à me faire dormir en me berçant en chant des complaintes plus endormantes les unes que les autres : mais il n’y avait pas moyen, je jasais, je chantais, je criais :

« Qu’y a-t-il, ma bonne Gogotte ? » demanda ma Mère, accourant et ne sachant pas la cause de ce vacarme

« Madame, elle ne veut pas dormir » répondit Gogotte désolée.

« Oh ! Elle ne veut pas dormir ! Veuillez sortir ma bonne » répondit Maman. Là-dessus, elle appuya sa main si délicate sur mon front.

« Dors, mon enfant » ordonna-t-elle. Mes cris s’apaisèrent aussitôt, je souris à ma Mère et m’endormis profondément. Voilà l’ascendant qu’avait cette faible femme sur un démon comme moi.

« Oh ! l’éducation de la fille, répétait-elle souvent, l’éducation de ma fille ! » Pauvre Mère, elle devait la faire du haut du ciel. Cependant, en mai rien ne présageait une catastrophe, la santé de Maman paraissait vouloir se reconsolider :

« Je vais très bien, chers Parents, vous serez étonnés de voir mes belles couleurs. Je suis heureuse, ma fille a fait aujourd’hui quatre pas toute seule, mais elle n’a pas encore de dents, elle fait tant de mal qu’une personne ne suffit plus pour la tenir. Je vais bien mieux, ne vous inquiétez pas. »

Enfin, le 25 juin, elle écrit cette lettre fatale :

« Veuillez venir me chercher à Hettange-Grande à 10 heures. »

Hélas, elle ne devait plus revoir Metz. Rodemack allait être son tombeau.

Maman partit donc, elle allait mieux, elle espérait que l’air de la campagne la remettrait totalement. À Metz, on la vit partir avec peine, à Rodemack on la reçut joyeusement. Mon Père était mécontent, mais n’osa pas contrarier sa femme. Cependant, encore une fois, rien ne présageait un malheur. Maman usa au-dessus de ses forces de ce mieux relatif ; à Rodemack elle rendit quelques services, cueillit des fraises par exemple, malheureux fruits, maudits tant de fois depuis, puis tenta d’aller une dernière fois à la messe. En revenant de l’Église, elle dit à ma bonne Gogotte, en s’appuyant sur son bras :

« C’est fini, ma bonne Gogotte, je me sens très mal. »

Revenue à la maison, on la coucha, on courut chercher le docteur et au milieu de souffrances horribles, ma pauvre Mère donna le jour à un petit ange ravissant, paraît-il, de beauté. C’était une fille, mais si délicate qu’on jugea à propos de courir chercher Mr le Curé. Il arriva immédiatement et baptisa la chère petite Marguerite dans la chambre de mes Grands-Parents Simmer.

Elle n’attendait que ce passeport pour s’envoler vers le ciel. On n’osa pas la pleurer, les cloches ne sonnèrent pas pour annoncer son départ pour le ciel, des jeunes filles voilées de blanc silencieusement la chargèrent sur leurs épaules et de là, la transportèrent à l’Église, puis on la déposa dans une fosse au cimetière, quelques pelletées de terre furent jetées et tout fut fini.

Hélas, cette fosse devait se rouvrir bientôt. Maman ne sut pas la mort de son enfant. Elle n’aurait pas pu supporter ce coup, elle crut, comme on lui dit qu’on avait mis la petite Marguerite en nourrice et que l’enfant se portait bien. L’état de Maman donnait de graves inquiétudes. On était au 5 juillet. Papa était accouru et tout anxieux suivait les progrès de la maladie. On eut cependant l’espérance de la sauver, le docteur Marchal était si rassurant.

Papa, dont les occupations étaient pressantes, repartit pour Metz. Maman était toujours très faible, mais avec sa bonté ordinaire, fit un effort pour écrire à son mari la veille de l’anniversaire de leur mariage. Je lis et j’écris cette lettre les larmes aux yeux, l’écriture en est toute tremblante, de sont les dernières lignes de ma Mère :

« Mon bien cher Ami, malgré ma faiblesse, je ne veux pas laisser passer le 20 juillet, sans te dire combien je t’aime et sans te remercier de tout le bonheur que tu m’as donné depuis deux ans que j’habite avec toi. Dans cet accident qui vient de me survenir que tu as été bon, jamais je ne te demanderais plus si tu m’aimes, ma confiance est entière en toi. Je trouve ces mots bien froids pour ce que je ressens, mais je sais que tu me connais, pour t’éviter une peine il n’y a rien que je ferai. J’embrasse ta fille pour toi. – Ta femme Célestine ». 19 Juillet 1876