IV
Metz, 1874 – 1876
La jeune femme

Le séjour de Rodemack, qui fut une épreuve pour ma Mère, fortifia cependant peu à peu sa santé délicate et les Grands-parents, qui s’étaient opposés jusqu’alors à tous projets de mariage, envisagèrent pour leur chère fille, un établissement avantageux. Ma Mère avait vingt et un ans.
Et un jour, ma Mère rencontra comme par hasard à Metz, chez sa modiste une bonne et brave personne qui, comme elle le sut plus tard était Madame Bernard Michel. Elles se plurent mutuellement et il y eut alors échange de bons procédés entre les deux familles.
À Rodemack, mes grands-parents reçurent deux lettres écrites, l’une de Bernard Michel, l’autre de François Michel, ainsi conçues :

Metz, le 26 mai 1874 : À Monsieur et Madame Simmer à Rodemack

Mon fils a eu l’occasion de voir Mademoiselle votre fille ; il a entendu faire de ses qualités le plus grand éloge ; il serait donc très heureux d’aspirer à sa main, et vous mettriez le comble à ses désirs si vous vouliez bien l’accueillir dans votre honorable maison pour essayer de faire partager à votre enfant, les sentiments que sa vue lui a inspirés. Je viens vous prier, dans le cas où ma demande vous plairait, de m’indiquer le jour où vous puissiez le recevoir

Dans l’attente d’une réponse favorable, agréez, Monsieur et Madame Simmer, l’assurance de ma parfaite considération.
Bernard Michel
Rue de haut de Sainte-Croix, n° 10 à Metz

 

Metz, le 11 juin 1874 : À Monsieur et Madame Simmer à Rodemack

L’affectueuse invitation que vous m’avez faite dimanche, de revenir vous voir, me fait prendre la liberté de bien vouloir m’envoyer chercher dimanche 14 juin à Hettange (je crois la station au-dessus de Thionville). Je prendrais le train qui part de Metz à 9 heures 22. Si je n’avais pas craint d’être opportun, je serai venu hier, aujourd’hui je ne suis pas libre, et demain, sans être superstitieux, ce n’est pas un jour qui porte bonheur, dit-on.

En attendant ce plaisir, agréez, ainsi que Melle Simmer, mes bien respectueuses salutations.

Michel.

Ma mère fut fiancée peu après à Monsieur François Michel, fermier des Grands Moulins de la Ville de Metz, ancien chasseur d’Afrique et dragon de l’Impératrice. Ses états militaires portent « a tenu une bonne conduite pendant le temps qu’il est resté sous les drapeaux, et qu’il a toujours servi avec honneur et fidélité » Signé : Général Margueritte.

De plus, mon Père, s’il était quelquefois un peu vif, possédait un cœur d’or, franc et loyal qui le faisait estimer de tous.

Le mariage se fit le 20 juillet 1874 et bénit en l’Église de Rodemack, par un prêtre vénéré, Mr l’Abbé Wender dont le souvenir plein de piété, de dévouement, d’abnégation me restera toujours présent.

Le repas auquel assistaient de nombreux parents et amis, se fit au château. J’en ai gardé le menu.

Mais tout passe en ce monde et ce beau jour qui devait être sans nuages, il faisait un temps magnifique, se termina comme les autres. Ma Mère partit en voyage de noces : Rome et l’Italie avec son mari. Quelles durent être ses impressions à ce moment … !!

Oh ! ce ne fut pas sans larmes qu’elle dit adieu à ses bons Parents, à sa dévouée Gogotte, au cher logis qui avait vu ses rêves et tristesses de jeune fille et même à son compagnon fidèle ne pouvant comprendre en son cœur de chien, les larmes de sa maîtresse chérie.

Une première lettre des jeunes mariés datée de Lyon le 28 Juillet, vient rassurer mes grands-parents inquiets sur le sort des deux voyageurs.

« Mes Chers parents, écrit Maman, j’avais le cœur si gros en vous quittant ! Grâce à Dieu, je me porte très bien, je ne suis pas fatiguée, Mr Michel a pris pour lui tous les ennuis du voyage, moi je n’ai que le plaisir. J’embrasse marguerite comme je l’aime. »

La seconde lettre est datée de Chambéry. Mes parents y séjournèrent une huitaine chez nos parents Pierre, mon cousin, colonel depuis était alors en garnison dans cette ville. Ayant eu l’occasion de voir ma cousine, l’année dernière, j’eus le bonheur d’entendre ces mots :

« Que nous avons été heureux de posséder tes parents durant leur voyage de noce, ta Mère surtout. Qu’elle était donc jolie avec sa robe blanche ses jolis cheveux tombant en boucles sur ses épaules, sa physionomie souriante et douce, et, malgré moi, je me disais “Où Ferdinand a-t-il été chercher une aussi jolie femme. Il n’y a que lui pour avoir une chance pareille !” »

« Bien chers Parents, écrit Maman, je suis véritablement heureuse, je croyais que l’on ne pouvait l’être sur cette terre, aussi, je suis presque effrayée… Mais ne croyez pas que je vous oublie au milieu de cet enchantement, oh ! non, toujours je suis avec vous par la pensée et je serais véritablement heureuse si vous étiez avec moi. Je pense bien à Gogotte… Je n’entre pas une seule fois dans une église sans que je prie Dieu de vous couvrir de sa protection. Nous partons demain de Chambéry et nos partons sur Turin, Florence et Rome. »

Ce mot souligné me fait penser que le cœur de Maman battait à la pensée de visiter la ville éternelle ! Mes parents y séjournèrent plusieurs jours, malheureusement ma Mère y fut très fatiguée et ne put écrire. Ce fut à Rome, à l’ombre du Vatican et de Saint-Pierre, qu’elle eut les premières espérances de ma naissance, elle dut en ressentir une grande joie et partit de la grande ville, un rayon de plus au front et une prière plus ardente au cœur.

Elle écrit de Bologne le 13 août dans un buffet de gare :

« Chère maman, je n’oublie pas que c’est après-demain ta fête… Chers Parents je me réjouis de vous revoir à la fin de la semaine. Ne m’oubliez pas auprès de Gogotte ».

Les lettres se terminent là, et c’est à Marseille que l’écriture virile de papa remplace celle de Maman :

« Nous sommes débarqués ce matin, Célestine n’a pas eu le mal de mer, elle en est toute fière ! »
Après un long mois d’absence, mes parents revinrent à Metz. Le jeune ménage fut bien accueilli et prit possession de son nouvel appartement, rue Haut de Ste-Croix.

Désormais, on vécut séparés l’un de l’autre, maman écrivait très souvent, de plus, mes Grands-Parents venaient assez souvent à Metz et maman allait à Rodemack.

L’année 1874 se terminait, année mémorable qui, comme les autres, s’engloutissait dans l’abîme des temps. Maman écrit le 31 décembre :

« Chers Parents, je vous souhaite une bonne, heureuse année du plus profond de mon cœur, je prierai le Bon Dieu qu’Il vous garde la santé et qu’Il éloigne de vous tout ce qui pourrait vous faire de la peine. Que je suis triste ce soir, nous donnerons une soirée et vous ne serez pas là. »

Je voudrais citer des lettres de maman, on y remarque tant de cœur, de désir de faire plaisir et encore toute sa fraîcheur de jeune fille... Un rien lui fait plaisir :

« Je suis bien contente, écrit-elle naïvement, pour mes étrennes, Ferdinand m’a donné une belle machine à coudre et m’a abonnée à un journal de mode l’utile et l’agréable. »

Le 9 avril : « J’aurais voulu aller à Rodemack avant la fin du mois, mais c’est impossible ! Quand j’irai maintenant, ce ne sera plus seule. »