III
Metz, 1869 – 1874
L'étudiante

Ma Mère revint donc en 1869 à Metz chez ses Parents. Elle y continua ses études et travailla surtout les arts d’agrément et manuels. Elle entretenait de bonnes relations par correspondance avec Kirn et il nous reste une lettre d’une certaine Bertha avec qui elle était liée d’amitié, et également de Julie qui signe :……………………….

Arriva la funeste guerre de 1870. Il m’est revenu que ma Mère soigna les soldats français, et en particulier un petit chasseur, dont un doigt blessé le faisait cruellement souffrir. Tous les souvenirs de cette époque et les suivants m’ont été relatés par ma chère gouvernante Marguerite Henry dite « GogotteGogotte : en patois lorrain ce mot veut dire « coccinelle » ». Elle était entrée chez mes Grands-parents, d’abord comme lingère puis comme bonne dévouée de la maison. Pour cette partie de la vie de ma Mère, je la laisserai beaucoup parler. C’est de sa bouche que j’en ai recueilli les faits. Je m’écarte un peu de ce sujet en transcrivant ces quelques lignes qui dépeignent cette brave fille tout entière : Je ne sais par quelles circonstances, Gogotte en 1870, se trouva seule à Mécleuves, son pays d’origine, tout le village, à l’approche des ennemis s’était enfui dans les bois où avait émigré en ville, croyant y trouver des secours plus certains. La vaillante fille se vit donc seule au village, bientôt entièrement occupé par les Allemands. Ceux-ci étonnés de ne rencontrer qu’une seule personne en ce petit endroit, ne lui firent aucun mal. Bien au contraire, les chefs mirent une garde à sa porte, afin de la garantir contre les attaques du soldat. Elle ne manqua ni de nourriture, ni de chauffage, mais au milieu de ce bien-être relatif, une horrible inquiétude lui serrait le cœur. Qu’étaient devenus ses frères et sœurs et en particulier les pauvres orphelins de sa belle-sœur défunte (Henry) ? N’y pouvant plus tenir, elle quitta Mécleuves et partit seule à travers champs, se dirigeant sur Metz. L’expédition était des plus dangereuses, car nul n’était sûr de sa vie ; bien des fois, il lui fallut traverser un ruisseau rougi par le sang de nos soldats, ou enjamber des corps privés de vie, pendant que ça et là, se tiraient des coups de feu et que le canon grondait au loin. Au-delà de Peltre, elle ne put forcer les lignes prussiennes, et le désespoir au cœur, elle retourna au village.

Ces deux années terribles s’écoulèrent, la France, vaincue, céda notre belle Lorraine à l’Allemagne et un voile de deuil couvrit le pays tout entier. Ma Mère ressentit vivement ce coup et pleura amèrement la perte de notre belle patrie et sera toujours Française de cœur et d’esprit.

Et cependant la providence allait lui ménager l’occasion de vivre, non avec des Allemands, mais dans un village de frontière luxembourgeoise. Mes Grands-Parents Simmer quittèrent leur commerce en 1872. Ils venaient d’acheter une propriété à Rodemack, village natal de mon Grand-Père et désirant épargner à Maman les ennuis d’une liquidation, l’y envoyèrent quelques mois à l’avance. Ma Mère avait dix-neuf ans à cette époque, elle ne pouvait donc ni voyager ni habiter seule une grande propriété ; elle supplia sa bonne Gogotte de l’accompagner et de passer avec elle trois mois de solitude. Gogotte s’y prêta volontiers, mais à la condition de retourner ensuite à Metz. Les hommes proposent et Dieu dispose, ce séjour qui ne devait durer que trois mois, se prolongea 25 ans, jusqu’à la mort de cette dévouée amie de la famille.

Ma Mère et Gogotte prirent donc le chemin de fer de Metz à Hettange-Grande. Là, la voiture de mes Grands-Parents les y attendait, attelée d’un placide cheval de ferme. Après une demi-heure de trajet sur les hauteurs de Usselskirsch, la Mère admire un superbe coucher de soleil, étalant ses splendeurs sur les vallons, les forêts, les villages. « Que c’est beau, dit-elle, mais que c’est triste ! » Avait-elle le pressentiment de sa fin prochaine ? Ma Mère s’ennuya beaucoup à Rodemack, surtout dans les premiers temps. Mes Grands-Parents, après quelques semaines l’y rejoignirent et la Vieille Cuisine de Rodemack, la Salle des Gardes de Sidonie de Falkenstein vit souvent le joli tableau représentant ma Mère préparant le repas de la famille ou trempant ses jolies mains dans une pâte savoureuse, en recevant les conseils toujours judicieux de sa chère Mère.

Je ne sais, si ce fut à cette époque, 1872, ou antérieurement que ma Mère se lia d’amitié avec Mlle Ermance Lallié, dont le père marchand grainetier, avait des relations de commerce avec mes Grands-parents.

Cette amitié se reporta après la mort de ma Mère sur sa fille et Ermance, devenue la femme de l’Avocat Dourt, jusqu’à sa mort arrivée en 1935 garda le souvenir de son amie bien-aimée dont elle me parlait, les larmes aux yeux. Je possède d’elle huit grandes lettres de 1872 à 1874, adressées à sa « chère bonne amie ». Celles-ci envoyées à Rodemack où Ermance passait de temps à autre quelques jours, me sont une source précieuse de documents intéressants, de cette époque.

Ma Mère s’ennuyait donc à Rodemack, elle n’y avait aucune amie de son âge, les deux seules familles habitant la même rue que mes Grands Parents et entrée en relation avec eux, ne possédant l’une : Hemmer, ancien Juge de Paix à Briey que de nombreux et très jeunes enfants, l’autre Geny, docteur médecin du canton, qu’une fillette, Marie extrêmement gâtée (celle-ci meurt à Prévilles en 1939, dénuée de toutes ressources, chez les sœurs religieuses de Saint Vincent de Paul).

Ermance écrit donc à ma Mère, lui prodigue des témoignages d’affection, de dévouement, ses conseils ; ses encouragements. Elle lui envoie de la laine de chez Madame Papigny, des livres de la bibliothèque Saint-Michel :

« Comment avez-vous trouvé les livres que vous m’avez renvoyés ? “Doit et Avoir” a dû vous plaire et la “Petite Dorrit” n’était pas sans intérêt. Je crois que “Nos malheurs” du Père Olivier vous feront plaisir ainsi qu’à Mr Hemmer. Pour Mr Simmer, il y a “Henri III”. Avez-vous gardé le catalogue de la Bibliothèque ? Je ne le retrouve plus… » Et les conseils : « Vous feriez bien de mettre votre liqueur de framboise sur une fenêtre au soleil, jusqu’au moment de la filtrer, cela fait bien et la bonifie… » encore… « Je suis heureuse que vous alliez à Mondorf, sans doute, vous avez commencé votre traitement hydrothérapique, j’ai confiance que cela vous fera du bien… Si vous saviez combien je me réjouis d’aller bientôt près de vous, « Je crois vraiment, que plus le mois de mai approche, moins j’ai de patience pour l’attendre… Je viendrai très certainement, c’est ce que me disait le docteur hier, et il me demandait si à Rodemack il serait possible de respirer le goût des étables et des vaches… Vous viendrez bientôt à Metz choisir votre papier et votre aimante et très affectueuse amie aura le grand bonheur de vous voir et de vous embrasser… Demain sera pour tous un jour gai et agréable (Fête de Saint Nicolas, 6 décembre 1872) nous parlons presque tous les jours du charmant petit séjour que nous venons de faire parmi vous. Au retour, figurez-vous que nous avons failli avoir un tamponnement de train, d’où retard d’une heure… Oh, ne regrettez pas trop Metz, Rodemack est un éden et cette ville est un enfer (elle exagère !) on n'y fait pas vingt pas sans rencontrer des gens nu-pied, puis les soldats, l’odeur du tabac, les vapeurs de la bière, les batailles, les attaques le soir, voire même les meurtres… »

En date du 12 décembre 1873, elle écrit : « Nous nous ennuyons toujours, Metz est mortellement triste, le procès Bazaine l’avait un peu éveillée, car les Français qui sont ici ont le cœur vivace quand il s’agit de la patrie ; l’opinion publique aujourd’hui est satisfaite, le Maréchal condamné à la dégradation et à la mort, a entendu la juste peine qui lui avait mérité sa conduite. Que fera Mac Mahon du recours en grâce ? La tragédie du procès terminé, nous retombons, nous autres Messins, dans notre atonie habituelle… »

Enfin toutes les lettres d’Ermance se terminent par un mot d’amitié pour la dévouée servante : « Ne m’oubliez pas auprès de ma bonne demoiselle Gogotte qui me manque bien ; si elle pouvait m’apporter encore, chaque matin, une timbale de lait de chèvre… »

Celle-ci s’était enfin décidée à habiter Rodemack et c’était pour ma mère d’un précieux secours. Peu à peu ma Mère se fit à cette existence retirée, presque monacale. Elle y avait ses obligations, ses devoirs : ma Grand-Mère subit une opération et elle la soigna avec le plus grand dévouement. Un travail agréable : le jardin, les fleurs. Une installation intéressante dont cette belle cuisine romantique et si pleine de souvenirs. Les joies de l’amitié, de la famille. Les promenades et excursions au Vieux Burg, à Mondorf, en compagne de son infatigable et dévouée Gogotte et d’un joli petit chien fidèle et frétillant (j’en ai gardé la fourrure soyeuse). Puis il y avait les parties de chasse, mon Grand Père était un Nemrod distingué. Les soins de la basse-cour où non sans plaisir, ma Mère caressait et admirait les jolis moutons blancs parqués dans les dépendances du château et dont mon Grand-Père faisait toujours le commerce.

Ma mère avait surtout pour elle les joies intimes d’une conscience pure et éclairée, d’une piété fervente et la satisfaction du devoir accompli. Par son extérieur agréable, ses manières douces et affables, elle s’était fait aimer de toutes les personnes du village, récalcitrantes cependant à toutes impressions un peu délicates, étant donné leur triple tempérament. Ces personnes faisaient d’elle le plus bel éloge et l’aimaient :

« La demoiselle n’est pas fière, disait-on, elle salue tout le monde, puis elle est bien pieuse, elle va à la messe tous les jours. »

Cependant, un jour, une bonne femme se scandalisa : on portait à cette époque des anglaises et de grands fichus Marie-Antoinette. Maman avec son amie Ermance suivaient la mode. La bonne femme s’inquiéta et, enhardie par le zèle s’en fut à la maison. Après les préliminaires d’usage :
« Mesdemoiselles, dit-elle, je ne comprends pas des demoiselles comme vous, de laisser voir leurs cheveux et de laisser une taille à découvert… »

On rit beaucoup, et Maman, pour complaire à la bonne femme, se fit des bandeaux bien plats qu’elle cacha sous une résille. Quant à la taille, je ne me rappelle pas ce que l’histoire en dit. Mlle Lallié, son amie passa plusieurs mois à Rodemack, elle dut son complet rétablissement aux bons soins de ma Mère et de Gogotte. Maman, elle-même, très délicate de santé, ne s’épargnait pas. Elle se cachait de Gogotte, pour faire son ouvrage et ménager ses forces. Un jour celle-ci la découvre balayant une chambre quelconque :

« Que faites-vous là, Mademoiselle ? » s’écria-t-elle hors d’elle

« Pardonnez-moi, ma bonne Gogotte, supplia-t-elle, je ne suis nullement fatiguée, mais je voulais seulement un peu vous aider ! »

« Ces deux années (1872 – 1874) ont été bien douces pour moi, me répétait depuis ma chère bonne, Mlle était tellement gentille je ne connaissais personne de meilleur qu’elle. Nous étions trop heureuses ensemble, Mlle semblait le pressentir, et elle me disait souvent “Vous verrez, tout cela ne durera pas !” En effet, cela ne devait pas durer… »