- II -
Kirn 1866 – 1869
L'étudiante

Exactement, trente lettres ont été conservées, écrites par ma mère, de Kirn de la date du 4 octobre 1866 au 14 septembre 1867. Elles portent comme adresse : Monsieur Simmer, rue Serpenoise 5, Metz, en France, et deux timbres reliés, l’un de six pfennig, l’autre de trois silbergroschen ; au milieu de l’enveloppe à droite, le cachet « Kirn Regrez Coblenz ». Au revers, un cachet plus petit « Metz, 21 octobre 1866 ».

Voilà donc ma Mère toute jeune, elle avait alors 14 ans, isolée, dans un pays inconnu, magnifique, il est vrai, mais protestant. Quels durent être ses regrets et son ennui. Elle habite chez de très braves gens : « Rheinländer, Tuch fabricant » qui furent toujours excellents et dévoués pour elle, mais protestants et ne causant que l’allemand. De là, elle se rendait en classe pour s’y perfectionner en Allemand et en Anglais et dans les arts manuels. Sa première lettre du 19 octobre 1866 contient des détails touchants, où perce l’amour profond que ma Mère portait à ses Parents et l’ennui de la séparation. « Il me semble qu’il y a un siècle que je me suis séparée de vous, c’est pourquoi je devance le moment de vous écrire, je ne pensais pas m’ennuyer autant, je m’y ferai petit à petit, la famille Rheinländer est très bonne pour moi. Je vais me promener souvent, je suis allée à une montagne, et hier, près d’un joli village, j’ai vu des rochers dont le pied trempait dans l’eau. J’ai cueilli des fleurs pareilles portées « aux Petites Sœurs », à la vieille femme qui était si heureuse d’en décorer son bonnet. Hélas ! ici je n’entends que l’allemand, je pense trop à chez nous, alors l’ennui vient si fort. Je regarde les trains qui passent, quand aurai-je le bonheur de m’y embarquer en direction de Metz ? Vendredi (janvier 1867) j’ai été en traîneau, une voiture sans roue qui glisse sur la neige avec une rapidité incroyable ; les chevaux ont de petites sonnettes au cou, c’est bien amusant. »

Un peu plus tard, ma Mère parle encore des excursions faites dans ce beau pays :

« Nous faisons toujours de magnifiques promenades, un dimanche, c’est près d’une chute d’eau, un autre dans une forêt, un autre sur une montagne ou au Château-Fort “le Burg”. Le jour de l'Ascension, nous nous sommes levées à 2 heures et demie du matin pour admirer le soleil levant, mais, hélas, arrivées à destination, il était déjà levé, nous nous sommes bien amusées et avons bu du lait. Malgré ces plaisirs passés en société, j’aimerais mieux, je crois “m’amuser avec les petites filles” voyez, on désire toujours ce que l’on n’a pas. »

Puisque nous en sommes à la description du pays, passons à celle de ses coutumes. Plusieurs lettres de ma Mère les relatent très naïvement. Comme nous le verrons dans la suite, on danse beaucoup à Kirn. « J’ai été au Burg, nous y avons bu du vin blanc et j’y ai vu des personnes qui dansaient… Je n’ai pas été aux vendanges, mais j’ai été invitée deux fois cette semaine à un thé, j’avais devant moi , une tasse,thé et lait mélangés ; à droite, une assiette garnie d’une tartine de beurre, de fromage, de jambon, de veau froid et de cervelas ; on mange un peu de tout : une bouchée de fromage, une bouchée de veau, une bouchée de cervelas par-dessus le thé et, on recommence, ensuite viennent le vin blanc et les tartes. À la suite de ce goûter, j’ai chanté. Voici la foire de Kirn, on y vendra des joujoux pour les enfants, et enfin Noël, une très grande fête pour tout le monde. Chaque famille possède un arbre et le décore : bougies et objets de toute façon ; les enfants offrent des cadeaux à leurs parents, objets en perles, coussins de canapé, etc.

À 9 heures et demie, j’ai été en soirée, la veille du Nouvel An. À 9 heures trois quarts, nous avons bu le Ponche et mangé des gâteaux, jusque 10 heures et demie, et puis nous avons joué et parlé jusque minuit. Quand minuit a sonné, toute la société s’est levée et s’est souhaité une bonne année, pendant ce temps, une belle musique jouait, accompagnée de gros coups de pétards. J’ai pensé à vous “Jetzt, alle schlafe in unseren Haus“ ».

Kirn réservait donc à ma Mère, beaucoup de distractions et pouvait dissiper l’ennui dont elle souffrait, pour quelque temps au moins. « Je me porte très bien, écrit-elle, en date de juillet 1867, je deviens grosse et ai presque peur de l’être trop. J’ai repris avec courage mes études, allemand, anglais, français et piano. Je comprends maintenant tout ce que l’on dit et peux aussi parler, c’est ainsi que pour mes vacances, je pourrai voyager seule, ne vous en inquiétez pas. Je travaille beaucoup aux ouvrages à l’aiguille. J’ai commencé une enveloppe pour notre cafetière en argent et j’ai terminé la broderie d’un étui à cigarettes pour Papa, ensuite deux petits coussins en perles, un cordon à sonnette pour notre chambre et un fichu de filet pour notre Catherine (le paquet envoyé a coûté deux francs et un sou) j’ai fait deux petits ouvrages avec mes cheveux, chacun me revient peut-être à deux groschen. Les élèves apprennent à danser, me permettez-vous d’apprendre, je ferai ce que vous voudrez. – la permission fut probablement accordée, car elle écrit — dimanche a eu lieu la première leçon de danse au grenier ; vous riez, mais songez que j’ai seize ans. »

Ma mère parle de danse : « Il y a eu un bal, mais je n’ai pas dansé, parce que j’avais une robe courte et cela ne convient pas… Aujourd’hui, encore un bal, mais masqué, je n’irai pas… », Mais en date de fin décembre 1868, ma Mère écrit : « J’ai été au bal avec la famille Rheinländer, je m’y suis très bien amusée… Dimanche il y a un concert et bal ensuite, j’ai été au concert, j’aurais tant aimé rester près des écolières de ma classe qui étaient sur une galerie, mais Mlle Rheinländer a jugé que j’étais trop grande pour aller là-haut, et trop petite pour danser. Il a donc fallu rentrer avec ma maîtresse… »

Mais en date de fin décembre 1868, surgissent d’autres nouvelles : « J’ai été en soirée, je m’y suis bien amusée ; au commencement, je ne voulais pas danser, mais on m’en a tant priée que j’y ai consenti et j’ai dansé avec le Maire de la ville ???»

Avec le bal, ma mère prit un peu de coquetterie, et très naïvement, elle écrit à ses Parents : « J’ai mis aujourd’hui ma robe noire et blanche ; avec mon corsage blanc, je suis la plus belle fille de Kirn, je vous promets que cela m’amuse de sortir, je serai regardée et alors je n’oserai plus lever les yeux… »

Cet enfantillage ne lui fit pas oublier ni ses études, ni la formation de son caractère : « J’ai repris mes études avec ardeur, j’ai plus travaillé en ces quelques mois que toute l’année précédente :…………………………. ; Je travaille beaucoup à l’aiguille et dans mes moments perdus, j’aide à la cuisine, pour me perfectionner dans cet art si utile… »

Quant à la formation de son caractère, ma Mère y emploie tous ses efforts et les enfantillages précédents lui laisse tout le sérieux qu’elle possédait bien au fond de son cœur…

« J’ai secoué ma paresse pour vous écrire… Quelquefois, quand je me fâche dans mon cœur contre Melle qui ne me laisse pas sortir, je ne me le montre pas et me nomme : méchante enfant. »

Le pays protestant dans lequel me mère vécut deux ans, ne lui fit pas oublier ses devoirs religieux : « Nous avons été chez Mr le Curé… Je vais à vêpres, et aujourd’hui, je n’y ai pas été, il faisait trop froid… » Dois-je manger gras le samedi ? À Metz, j’avais la permission de Mr l’Abbé Liber, je ne sais si elle compte par ici, malgré ça, je mangerai gras demain, dis-moi, Maman, si je fais bien ?... Voilà le Carême qui commence, je ne sais pas si je suis assez forte pour faire maigre et, dimanche, Mr le Curé a prêché que : les gens qui étaient chez les protestants pouvaient faire gras ; mais écrivez-moi le plus tôt possible ce que je dois faire… Le 14 août, jour de l’Assomption, je serai près de vous à Metz et à la messe pour y prier la Sainte Vierge Marie… Je me souviendrai aussi que c’est la fête de l’empereur (Napoléon III) en me rappelant les jets d’eau et les feux d’artifice de Metz… Les oranges arrangées sur la mousse que j’ai vues m’ont rappelé le dîner de fête de ma Première Communion… Je prie Dieu de vous conserver la santé… Je prie le Bon Dieu pour que Papa guérisse, et toi, Maman, ne te fatigue pas de trop… Que le Bon Dieu veuille me conserver la santé, ainsi qu’à mes chers et bons Parents, afin que je puisse vous dire que je suis et serai toujours votre très chère enfant… » d’ailleurs, dans toutes ses lettres, ma Mère se montre d’une confiance et d’une soumission tout à fait édifiante à l’égard de ses Parents, elle signe toutes ses lettres : » Votre très obéissante fille ».

Au sujet de la permission demandée pour la danse : « je ferai ce que vous voudrez… » — « On ne me laissera pas partir avant la fin de la semaine prochaine, mais comme vous désirez, je ferai… » — « Cela me ferait du bien de venir chez nous, mais je ferai comme vous voudrez… » — « Je continuerai à bien ranger mes affaires, c’est le meilleur moyen de vous montrer que je vous aime… » Puis cette confidence naïve : « Je suis changée depuis quelque temps et ces devoirs qui, avant les vacances m’étaient un plaisir, me sont maintenant à charge ; les élèves me montrent tout le plaisir qu’il y a à sortir ensemble, mais Mademoiselle Rheinländer ne me permet jamais sortir seule et cela m’ennuie. Et une petite lettre encourageante afin que toutes ces choses me sortent de la tête. Mais ces choses ont dû lui sortir de la tête, comme elle dit, car elle n’en fait plus mention, mais bien au contraire, parle beaucoup de ses études et s’exerce même à la charité. Elle réclame une malle à ses Parents (je ne sais si celle-ci est arrivée) « Elle est destinée à de pauvres orphelins, leurs parents sont morts, ils vont donc partager tout ce qu’ils ont et aller chacun de leur côté ne retardez pas donc d’aller l’acheter ; les pauvres enfants n’auront plus de lit et ne pourront plus rester ici… »

Toutes les lettres de ma Mère contiennent un souvenir pour les personnes connues à Metz, et Kirn, ses devoirs et ses plaisirs ne les lui firent pas oublier… « J’embrasse notre Catherine… Donnez le bonjour à Nicolas et à François, aux cousines, à Mlle Catherine de l’Évêché et à Mlle Bastien (ces deux estimables personnes devaient être à l’époque, très connues, à Metz)… Notre Catherine s’est mariée, quel cadeau lui avez fait ? Par qui a-t-elle été remplacée ? En êtes-vous contente ? (La remplaçante dût être ma chère gouvernante Marguerite Henry qui resta 25 ans dans ma famille) Le fichu envoyé pour Catherine lui a-t-il fait plaisir ? N’oublie pas et soigne bien mon petit canari… »

Toujours très bonne et très délicate, à Kirn comme à Metz, ma Mère n’oublie personne.

« J’ai reçu les oranges, je les partageais avec ses dames, ainsi que le paquet de fruits… À Noël, j’achèterai une capuche à la servante qui me fait mes commissions et cire mes souliers... » Et cette phrase montre toute la bonté et la délicatesse de son cœur. « Ne venez pas me voir cette semaine, il fait trop froid, j’ai peur que vous attrapiez du mal… » Puis cette ligne charmante qui dévoile qu’à Kirn, les orangers sont bien à l’honneur « L’oranger offert à ces dames s’est très bien porté durant le voyage de Metz à Kirn et, maintenant, il fleurit, beaucoup d’enfants et de grandes personnes viennent le voir et le trouvent magnifique… »

Je termine le récit du séjour de ma Mère à Kirn, qui comme nous le savons, dût être de deux ans, par ces lignes qui sont bien de l’époque. L’hiver dut être bien rude à Kirn, et cependant le froid était bravé par les enfants d’une façon presque imprudente à en juger par ce récit : « Je travaillais dans la chambre que tu aimes tant, ma chère Maman, je préparais la leçon du matin, quand, à 9 heures, Mr Rheinländer entre et m’annonça que le feu était à une maison de la ville ; les cloches sonnaient et on voyait une fumée épaisse venant du marché. Je me suis habillée et ai couru au jardin, malgré le froid ; de là, je voyais les hommes, les petits garçons, posant des échelles sur la Nahr qui était gelée ; tout ce monde se tenait par la main pour ne pas tomber, allait, venait, pour se rendre au feu, mais avec des figures toutes consternées (à Metz c’est autre chose, on rit, on crie dans ces occasions), il a fallu également me dévouer ; j’ai fait la chaîne avec tous les sauveteurs, mais ma voisine, un peu trop leste, me jetait chaque fois de l’eau sur mon tablier et sur ma robe. Il faisait si froid que mes vêtements étaient en glace ; enfin le feu s’éteignit sous nos efforts réunis ; je suis rentrée à la maison et ai enfilé des souliers chauds pour le dégeler… »

Ma Mère, comme nous le voyons, fit ses études à Kirn avec pension chez la brave famille Rheinländer jusque fin 1868. Elle revint alors à Metz chez ses Parents tant aimés pour y rester avec eux jusqu’après la néfaste guerre de 1870.