— La maison bleue —

Mon Grand-Père, vrai Lorrain, était par-dessus tout Français. Aussi quand les « Prussiens » ordonnèrent de blanchir les façades des maisons grises, il entra dans une violente colère. « Ah ! Ils voulaient de la peinture, ils en auraient ! » Oui, la maison fut peinte, mais d’un badigeon du plus beau bleu et sa couleur violente attirait tous les regards. On parla de cette affaire jusqu’à Nancy d’où les visiteurs, comme en pèlerinage, venaient voir « la maison bleue » comme une preuve vivante de l’esprit lorrain et français.

Notre maison nous réservait encore bien des surprises. Mon Grand-Père, forcé à faire des sondages importants pour les canalisations, fit mettre à découvert les substructures dont nous avons déjà parlé. Les assises de la maison étaient donc romaines et révélaient l’âge vénérable de l’édifice. Le mystère de la maison se levait un peu, laissant entrevoir des siècles d’Histoire, des généalogies s’échelonnant dans les années passées, âmes toujours présentes de la vieille demeure. Tous ces événements ébranlèrent mon pauvre Grand-Père et son grand âge lui fut fatal.

Au soir même de sa mort le 5 mai 1905, le grand patriote et Chanoine Collin vint lui rendre encore visite et le réconforter à l’heure suprême. Ils parlèrent de la France, de la Lorraine et de l’immense espoir qui faisait battre les cœurs, le regret de ne pouvoir vivre cette libération tant désirée de tous. Serrant la main au Chanoine Collin, il lui dit : « C’est comme au soir d’Austerlitz » et à moi qui contemplais avec douleur cette scène touchante « Ma fille, n’oublie jamais les pauvres ». Il mourut vers le soir, s’éteignant doucement.

Son enterrement fut grandiose. Tout Metz y fut représenté pour rendre une dernière fois hommage à ce grand patriote et Français qui jamais ne manqua les offices en l’honneur de nos soldats. À la cathédrale, le 7 septembre, on remarquait sa présence, toujours fidèle, sa tête blanche inclinée en une prière pour nos héros. Les yeux encore pleins de rêve, en arrivant dans ma maison, il lui semblait que se levaient pour le saluer les fantômes des patriciens en leur toge, des seigneurs et leurs riches armures, les Paraiges graves et solennels, tous des habitants de notre maison qui, à travers les siècles, lui donnèrent la vie. Mon Grand-Père comprit alors que l’esprit de la demeure ne mourrait jamais.

Et la vie continua. Sans amener de sérieux changements aux extérieurs du bâtiment, il me fallut quand même faire certains aménagements tels que la restauration des mâchicoulis, face à la Maternité. Les maçons derrière les plâtres grisâtres découvrirent les jolies sculptures du XIIIe siècle et d’autres plus anciennes, même du XIe. Une grande salle, sans intérêt jusque-là et que je voulais aménager en kiosque à journaux, fut réparée. Sous la main maladroite d’un démolisseur, tout à coup un magnifique plafond apparut, joyau du 14e siècle à mes yeux éblouis. Ce fut un beau décor pour son nouvel usage. De suite, les amateurs apparurent, achetant cette revue française « Le Noël », qui eut tant de succès ; l’esprit français n’était pas mort et nous y contribuions bien. Parmi les acheteurs se trouvait un Monsieur très grand et très distingué ayant toujours un mot aimable pour les assistants. Qui était-il ? Bien des semaines le mystère resta entier. Le grand Monsieur si affable n’était autre que Monsieur Robert Schuman, futur Président du Conseil qui offrait sa collaboration à l’humble petit kiosque Sainte-Croix.

Cette salle aussi servait à des séances, pièces de théâtre où furent jouées « La Fille de Roland » et « Jeanne d’Arc » entre autres qui firent vibrer bien des cœurs messins. Condescendante, l’Allemagne ferma les yeux jusqu’à la veille de la Guerre de 1914 où un décret interdit notre kiosque à journaux.