— La Cathédrale brûle —

Metz n’était plus la ville gaie, dansante. Avec stupeur, elle réalisait les suites de la terrible défaite de 1870. Pourtant les cœurs français gardaient l’espoir, entretenant au fond d’eux-mêmes le souvenir vibrant de la mère patrie.
Il fallait hélas, se résigner et attendre, dissimulant avec piété le drapeau tricolore. L’œil brillant, on parlait de « là-bas ». Quelquefois, des enthousiastes chantaient à gorge déployée des hymnes français, « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine », oui, leur âme restait française.

Pourtant l’empereur d’Allemagne semblait ne pas s’en préoccuper. Il vint à Metz en mai 1877, admira notre Moselle, baignant nos rives jolies, nos collines verdoyantes et notre cathédrale.

Des fenêtres de l’Hôtel de Ville, Place d’Armes il observait Metz et ses monuments, surtout la cathédrale, brillamment illuminée en son honneur. Nos Messins admiraient eux aussi le spectacle tout en se dégageant assez rapidement ; on se coudoyait sans remarquer la petite flamme joyeuse qui là-haut dansait parmi les milliers de lumières.

La nuit totale vint ; peu à peu la paix descendit sur la ville. Mais la petite lueur sautillait comme un feu follet, jouant de-ci, de-là, éclairant les moindres coins sombres. Crépitante, la lumière s’éleva, envahit l’édifice.

Soudain dans un bruit de tonnerre les plaques de cuivre de la toiture cédèrent, une flamme immense jaillit. Il était 5 heures du matin.
Un grand cri réveilla les citadins « la cathédrale brûle ! ». Tout le monde se précipita. Des courageux s’élancèrent au clocher et la Mutte résonna de son chant grave et triste.

Tous les efforts furent faits. Hélas, le feu dévorait tout et sa sinistre lueur éclairait les visages désespérés, les yeux en larmes des Messins qui sentaient qu’un peu de leur âme mourrait, tandis que le tocsin sonnait le glas du cœur de sa Ville.

L’empereur pleura diton sur la catastrophe. Là-haut, des fenêtres de notre maison rue Haut de Sainte Croix, dans les bras de sa gouvernante, une toute petite filleNote de Claudine KESTER : Anne-Marie Célestine MICHEL battait des mains et s’écriait « Que c’est beau le feu ! »

Metz est en grand branle-bas. L’Empereur, ces cinq fils et l’Impératrice sont dans nos murs.
Quelques drapeaux flottent, mais dans l’ensemble, la foule est hostile ou narquoise. Il y a grande revue à Frescaty et il en résulte un désordre indescriptible. Des touristes, que l’on devine Allemands à leur air de conquérants, des troupes de soldats, des voitures militaires, quelques képis français même, encombrent la voie où piaffent les chevaux. Ce sont des cris, des appels impatients. Moi-même ai hâte de trouver un coin plus paisible pour regagner notre joli Chazelles et ma propriété. Le temps est orageux et ce tintamarre infernal.

Je rejoins un petit groupe de jeunes filles qui s’esclaffent et rient : « Mais que faites-vous donc ici mesdemoiselles dans cette bagarre ? » leur dis-je. « Nous allons à la revue qu’on nous dit sensationnelle, mais nous nous sommes trompées de chemin ! » Refroidie, je les considérai avec reproche : « Quitter notre riant village pour assister à une revue de l’empereur prussien ? » « Mais nos officiers français y sont déjà » me dit gaiement une demoiselle ! Je leur proposai ma voiture et d’un commun élan, elles sautèrent sur les bancs, prêtes pour le voyage. Le cocher silencieux, mais rébarbatif semblait grogner dans sa moustache ! « Mais vous Mademoiselle ? » me dirent-elles ; la main sur le cœur, je ne pus m’empêcher de répondre : « une Messine aux revues de Guillaume ? Jamais ! » Déjà la voiture partait, emportant les jolies petites coquettes. Moi, mélancoliquement, je montai à pied, vers notre home si accueillant et paisible, priant pour une pluie dont notre jardin avait tant besoin et, faut-il le dire, pour troubler cette fête où claquaient les bottes, scintillaient les armes, paradaient les soldats et grondait le canon.

Une grande figure représenta la résistance à la germanisation : Monseigneur Dupont des Loges, député protestataire qui, par sa foi, et son courage fit l’admiration de tous, même de ses ennemis. Décoré par l’empereur de la Croix de la Couronne de Fer avec étoile, il la refusa ce qui lui valut un message de reconnaissance de Gambetta qui disait « Merci au nom de la patrie française tout entière » (*Histoire illustrée de Metz, page 223.).

Il fut aimé de tous ses fidèles qui le soutenaient dans sa mission d’évêque et de français.

Après lui Antoine lui succéda. Ce fut à l’époque une véritable cabale, même les enfants s’en mêlèrent. Du Haut de Sainte Croix du bas de rue Taison, des groupes d’enfants, des girandoles s’organisaient et criaient « Antoine, c’est Antoine qu’il nous faut ! ». Les religieux affolés essayaient, mais en vain de disperser les groupes tumultueux ? Quant à l’assistance aux offices lors d’une fête impériale, il n’y fallait pas compter. Les enfants, obligés sous le coup de la férule, allaient à l’office, mais le visage durci, les mains frémissantes sur le missel clos, dans une attitude farouche : « On ne prierait pas pour le Prussien ! ».

D’autres manifestations eurent lieu :
Le Congrès eucharistiqueNote de Claudine KESTER : en 1907 fut un triomphe auquel assistèrent une vingtaine de prélats, dont l’évêque de Verdun. Il fut un succès tant les acclamations qui saluaient son passage furent fréquentes et nourries.

L’inauguration d’un monument à Noiseville le 4 octobre 1908 à la mémoire des Héros français de 1870 fut célébrée dans une atmosphère d’émotion et d’ardeur parmi les fleurs et des drapeaux.
Une habitanteNote de Claudine KESTER : Anne-Marie Célestine MICHEL du 10 Haut de Sainte-Croix, très émue représenta la France à cette manifestation. Une quête qu’elle fit en faveur des œuvres françaises eut un tel succès que sa bourse où pleuvaient les pièces fut trop petite.