— 1914 —

Sur le Haut de Sainte Croix le 14 août 1914, la place était particulièrement houleuse. La sirène avait déjà retenti 2 fois sans grands motifs et des groupes discutant à grands gestes et racontant : des bombes étaient tombées sur le Carmel parait-il et la Vierge d’une main bienfaisante les avait écartées. Les bruits les plus fous se propageaient, pendant que les enfants, dans la tiédeur du soir, s’agrippaient aux parents pour écouter bouche bée ou jouaient avec de grands éclats de voix.

Les personnes plus âgées se reposaient sous les ombrages commentant eux aussi les événements avant de rentrer dans leurs maisons hospitalières de la rue Haute Sainte-Croix.

Soudain la police apparut, faisant circuler les rassemblements et invitant les enfants à s’aller coucher. La place se vida doucement ; la ville s’assoupit. Vers minuit, la sirène mugit, sinistre. MademoiselleNote de Claudine KESTER : Anne-Marie Célestine MICHEL affolée flanquée de ses deux soubrettes se précipita dans la cave, là où autrefois DAGOBERT d’un clin d’œil encourageait ses soldats. Bien des personnes y étaient déjà réfugiées tremblantes de frayeur dans un concert de lamentations. Et pourtant nous sommes dans la maison forte, dont les caves moyenâgeuses virent maintes fois les mêmes visages apeurés. Dans le cours de siècles passés, elle était là, solide et protectrice, défiant le danger, accueillant femmes et enfants.

Mais où sont passés nos moyens de défense ? Le chemin de ronde avec son hallebardier puissant, nos meurtrières, nos tours crénelées ? Oui, toute cette défense magnifique d’un autre âge qui nous dévoile son impuissance et nous abandonne à l’insécurité.

C’est alors vraiment le déclin de la pauvre maison jadis si orgueilleuse qui ne peut plus lutter. Ce petit oiseau là-haut à lui seul réduit à néant des siècles de formidables efforts. Tous les siècles écoulés dont nous avons peine encore aujourd’hui à croire à leur inutilité.

Dans son oiseau de fer, éclairé par la lune, le capitaine PlanchetNote de Claudine KESTER : pas d’information sur ce capitaine. explore l’horizon, plonge dans une mer noire pour la voir apparaître, oui, c’est elle, sa ville natale, que les rayons de lune caressent et dorent. D’un geste brusque, il confie l’oiseau à son second et regarde, les yeux mouchetés de larmes notre butte, il voit défiler son enfance, sa rue, ses petits amis jouant aux quilles, le marchand de bonbons du coin où l’on se régalait pour 2 sous. Voilà Sainte Ségolène, rue Haute de Sainte-Croix. C’est dans les environs qu’il est né. Et nous sommes le 15 août. Il revoir les jolies filles parées de fleurs, les processions de la Vierge où flottent de légers parfums d’encens et de prières. C’est Metz, son Metz. Décidé, il redresse l’appareil et pique vers une mince ligne argentée. C’est la Seille, majestueuse et calme en ses sinuosités. Sous l’impulsion de ses pensées, il déclenche les bombes l’une après l’autre dans l’eau claire, où tombent les monstres de la guerre, de la douleur et de la ruine. « Je fais concurrence à Saint Clément », dit notre héros avec un sourire. Et l’avion disparaît dans la nuit…

AMC MICHEL