MA MAISON NATALE

10, rue du Haut de Sainte Croix
METZ

METZ est née comme un vieux centre gaulois, dans un enlacement d'îles sur un tertre de terrasses diluviales.
Le confluent de la Seille et de la Moselle (166 mètres) est dominé par une petite butte isolée qui correspond au site défensif, où s'est installé l'établissement humain primitif : c'est le Haut de Sainte Croix.

C'est sur ce point culminant de METZ, ce point superbe de concentration humaine que fut aménagé l'oppidum, lieu de refuge, centre économique et sanctuaire, dont le nom préromain DIVODURUM (forteresse des dieux, citadelle divine, village sacré ou lieu sacré) atteste le caractère religieux, chef-lieu des MEDIOMATRICES. Protégé sur trois côtés par des escarpements, la hauteur était sans doute défendue au sud par un mur fait de charpentes et de pierres sèches et remblayé de terre, selon l'usage gaulois. DIVODORUM — MEDIOMATRICES fut remplacée par METTIS contraction de Médiomatrices vers 284 après Jésus-Christ, puis vers 300 la ville se resserrant pour parer à la menace de l'invasion, puis, METZ.

C'est sur ce tertre vers l'an 300 de notre ère chrétienne que la légende nous fait voir le fameux graouli, suivi de près par saint Clément, qui à cet endroit, lui enlaça le cou avec son étole, et le conduisit, tout pantelant, sur les bords de la Seille, où il l'y jeta. Ma maison natale est donc pénétrée de souvenirs, qui y suintent par tous ses pores.

 

METZ

Ma maison natale — 10, rue du Haut de Sainte-Croix

Après cette explication, j'en viens à ma maison natale, bâtie sur ce tertre, Divodurum. À deux pas, de l'ancien temple de Jupiter, remplacé par l'église Sainte-Croix, dont une fontaine monumentale, surmontée de la Croix, nous exprime le souvenir.

Rappelons brièvement qu'au XVIIe siècle elle contenait plusieurs inscriptions funéraires, dont l'une intéresse particulièrement un parent de ma famille :

Zaccharie BIZOUARD (époux de Benigne de la MENNE)

— Il fut promu en 1679 à la charge de conseiller — secrétaire du Roi à METZ. Audiencier en la Chancellerie de Parlement.

— Mort le 13 octobre 1680 — Inhumé Paroisse Sainte-Croix à Metz, dans la grande nef de l'église.

— eut pour fils : François BIZOUARD

— eut pour fils : Lazare BIZOUARD

C'est près de là aussi, que furent découverts des monuments gallo-romains, dont une tête de Jupiter, le dieu Mercure et un bélier à ses pieds. Derrière les rues du Récollet et Marchand, on trouve une voie romaine et en face de la Maternité, les premières assises d'un mur romain, et également dans les caves de ma maison natale. D'autres encore, qu'il serait trop long d'énumérer.

Quelle fut l'origine première de cette maison ? Tout nous porte à croire, que son mur très élevé, primitif, bâti sur des assises romaines, surmonté de deux échauguettes, mais surtout d'un chemin de ronde, les reliant l'a fait remonter au Haut Moyen Âge.

GROSDIDIER de MATONS, dans son livre sur METZ, nous signale que ces échauguettes datent du XVIe siècle. C'est une erreur, elles rappellent peut-être les souvenirs du XVIe siècle, mais détruites ensuite, il n'en restait que deux trous béants, je les fis reconstruire à cet emplacement en 1908, et elles devinrent avec celles de la maternité l'un des plus beaux ornements de la place. Pour cela, comme pour ce qui va suivre, je reçus les félicitations du Préfet allemand : le comte de ZEPPELIN — ASCHHAUSEN, dont voici le texte :

Protektor
S.Maj.Kaiser Wilhelm II        METZ, den 27 september 1910.

Mademoiselle,

La société lorraine d'histoire et d'archéologie ne saurait ignorer la restauration si consciencieuse dont vos immeubles de la place Sainte Croix N° 10 ont été l'objet.

En faisant revivre ainsi le véritable type des maisons messines du moyen-âge, vous donnez un exemple hélas trop rare. Votre goût historique si sûr vous a inspiré une initiative que nous souhaitons vivement voir se développer chez nos concitoyens. Les archéologues et tous les amis du Vieux METZ se joindront certainement à nous pour vous en féliciter.

Nous nous faisons leur interprète, Mademoiselle, en vous transmettant avec l'expression de leur reconnaissance l'hommage de nos sentiments les plus distingués.

 

Le Président de la Société lorraine d'histoire
et d'archéologie
Signé :
Comte ZEPPELIN ASCHHAUSEN

 

Mademoiselle C. MICHEL
Propriétaire
— METZ –
Place Sainte Croix N° 10

Mais n'anticipons pas. Mon grand-père, Monsieur Bernard MICHEL, acheta cette maison, dont les bâtiments allaient de la rue Haute Sainte-Croix, à la rue Cour aux Poules et comprenant entre Cours et jardins en 1860, 10 logements, tous très vastes et aérés pour la somme de 68 000 francs ; elle touchait par la rue Haute Sainte-Croix, à un enchevêtrement de maisons sordides, par la rue de la Bibliothèque, à l'ancienne église des Trinitaires, où se firent pendant toute mon enfance les Offices protestants de la Ville, et un peu plus loin, par la maison des pompiers, toujours connus et respectés de ma famille, l'église des Carmes, devenue le musée de la Ville. Mais le point le plus intéressant était le couvent de la Visitation, bordant la Cour aux Poules d'une part, et la rue du Haut Poirier de l'autre. Les dames recevaient des pensionnaires et, sous les immenses arbres de la Cour, je les voyais prendre leurs ébats en jetant des cris de joie. À cette époque, les Visitandines possédaient une maison, prenant une partie de leur immense jardin, et dont les fenêtres donnaient en face des nôtres. Je me rappelle avec joie, j'entrais dans cette vieille bicoque, abritant de nombreux enfants, mais surtout une crèche savoureuse, que je ne pouvais me lasser d'admirer.

Cette maison fut entièrement démolie, mais à sa bordure comme à celle de la Cour aux Poules, fut bâti un immense mur, qui ne permettait plus, comme autrefois, de contempler les VisitandinesLa Visitation avait été dissoute à la Révolution à METZ. Elle y revint, sollicitée à plusieurs reprises par Monseigneur BESSON et s'établit, en premier lieu, dans la rue Mazelle ; elle était dirigée par Mademoiselle de TOLOZAN, fille du gouverneur de la Lorraine et une jeune postulante Soeur MARIE de SALLE CHAPPUIS, sans oublier la sœur Catherine PUTTIGNY, Lorraine de naissance et dont la vie si édifiante a été écrite. et leurs élèves. Je me trompe, au deuxième étage, par des interstices, que seuls nous connaissions, j'admirais les braves religieuses, bêchant et sarclant leur jardin.

De ce deuxième étage, je vis cette ultime catastrophe, la cathédrale, brûlante sous un ciel en feu, après les illuminations de sa toiture, pour plaire à l'Empereur Guillaume Ier en 1878.

Tout passe, et les murs intempestifs aussi. Celui, bâti par les Visitandines, fut détruit par l'ordre de HAUNS"Ce dernier, par crainte des Américains, en octobre 1944, fut trouvé pendu dans sa chambre à l'hôpital Sainte BLANDINE, chef allemand d'un service quelconque en 1941..

Depuis, les Visitandines se sont installées à SCY-CHAZELLES en octobre 1953.

À la suite de cette destruction de la terrasse de notre jardin se situe un paysage grandiose : vision de la cathédrale dans toute sa splendeur. Puisse la cité administrative de l'avenir ne point nous la dissimuler à nouveau !

Dès l'achat de cette maison, mon grand-père en entreprit peu à peu les travaux de réfection et cela jusqu'à sa mort. Un plafond au 2e étage (appartement BACK) datant du Moyen Âge, décoré de fines peintures, fut découvert sous celui existant. Mon grand-père — à mon grand regret — s'empressa de le remettre au Musée de la Ville, où peut-être on n'a pas fait le cas qu'il méritait. Deux corps de logis rapprochés par une véranda, la maison infecte, d'où, toute jeune, me parvenaient des cris, et coups de bâtons, située entre deux de nos chambres, fut achetée à l'hôpital Saint-Nicolas, ainsi qu'une chambre au rez-de-chaussée dans la Cour aux Poules, habitée par le tailleur KRAUSS et sa fille, qui le soignait, et remplacée par un garage magnifique, enfin la canalisation établie sur toutes ces faces, termina ce cycle de travaux qui fit de cette maison, une des plus confortables de la Ville de Metz. C'est peu avant cette époque (1890) que les Allemands firent paraître une ordonnance concernant le badigeonnage obligatoire des maisons. Mon grand-père, furieux d'être obligé d'obéir « aux Prussiens » qu'il détestait, fit peindre sa maison en bleu, ce qui suscita l'hilarité générale ; jusqu'à NANCY on parla de la Maison Bleue.
Le grand plaisir de mon grand-père était à l'époque de son anniversaire de recevoir à sa table les seuls neveux qui lui restaient à METZ : la famille WACK , dont le dernier enfant, un charmant bambin de cinq ans, à la figure réfléchie, encadrée de boucles blondes, accusait déjà une personnalité.
Où sont les neiges d'antan ?

Mon cher grand-père mourut le 5 mai 1905 et toute sa vie, je me rappellerais la foule d'amis et de parents saluant son cercueil dans la grande cour s'ouvrant sur le couloir de la rue. C'était un homme de bien, aimant à faire la charité, honnête, loyal et pieux, et au dernier jour de sa vie, me recommandant les pauvres.

Je le recommande aux prières de toutes les personnes lisant ces lignes.

Peu avant cette époque, « la Colline sacrée » commença à revêtir un aspect nouveau. Le Couvent de la Maternité fut reconstruit magnifiquement rue Haute Sainte-Croix, à l'endroit où le vénéré MoclamMoclam : Morlanne. En 1804 un jeune chirurgien de 33 ans, Pierre Morlanne, responsable du « Dépoôt de Mendicité » et de l’« Hospice des pauvres femmes » travaille avec quelques jeunes filles appelées sœurs de la Maternité. Ils se dévouent au service des pauvres et des mères en couches. avait abrité ses premières soeurs. Un peu plus tard, le couvent s'agrandit par l'adjonction de plusieurs bâtiments, dont celui de l'Établissement de Mademoiselle MINAGLIA, qui avait une école pour les enfants. Cet établissement à son extrémité possédait deux échauguettes. Les Beaux Arts en ordonnèrent la reconstruction sur la nouvelle Maternité de la place.

Après son service de trentaine, je fus obligée de m'occuper de la maison.

Deux très jolies fenêtres gothiques, ouvrant sur le jardin, furent appropriées. Cette architecture gothique fait l'admiration de tous les archéologues, mais aucun n'a pu établir la provenance ; elles donnent de la lumière à une buanderie, dont le plafond est légèrement voûté. Serait-ce une ancienne chapelle ? Ce fut dans la chambre au dessus de cette « Chapelle gothique » que je suis venue au monde le 26 avril 1875, sous l'oeil bienveillant d'une soeur de la Charité maternelle et emmaillotée pour la première fois à l'émerveillement de ma jolie maman, qui quinze jours plus tard me revêtit de ma robe blanche de Baptême avant de me conduire à l'Église Sainte Ségolène, notre paroisse.

C'est alors que l'entrepreneur m'avertit qu'un danger, des poutres pourries, menaçait le plancher de l'appartement de la cour. Un travail urgent s'imposait et qui fut fait. Mais je ne sais comment un des ouvriers, en employant le pic, en donna un coup violent dans un des plafonds. Il rencontra alors un vide béant, et tout effrayé, en avertit son patron qui me fit venir sur les lieux. Un second plafond de poutrelles et de grosses poutres était découvert. « Faut-il l'abattre ? », me cria l'entrepreneur. « Jamais » répondis-je. Et ce fut le début de trois belles salles servant aux oeuvres et dont je désire la continuation à l'usage des jeunes filles de la paroisse Sainte Ségolène. Une de ces salles contient une inscription — un marbre, à la mémoire de mon vénéré grand-père.

Monsieur Bernard MICHEL, mort dans cette maison le 5 mai 1905.
Priez pour lui.

Les poutres anciennes ont été revêtues comme il convient et repeintes selon la mode ancienne. Elles font un magnifique effet. Mais ce ne fut pas tout. À peine celui-ci était découvert que le même patron revint en hâte. Des ouvriers travaillant alors à la façade extérieure pourront faire tomber le crépi bleu.

« Sous ce même crépi, me dit-il, ressortent de jolies sculptures de la Renaissance. Faut-il les conserver, ainsi que la porte donnant place Sainte-Croix, porte gothique, et dont les angles sont brisés » ?

J'acquiesçais avec enthousiasme et c'est ainsi que fut reconstituée ma chère maison natale et qu'elle devint un des joyaux de la Ville de METZ.
Puisse cette porte gothique subir le même sort et grâce aux Beaux Arts faire plus tard l'admiration de tous les visiteurs.

Mes parents se plaisaient aux embellissements, et tous aimaient les bêtes plus que de raison. Le jardin toujours garni de plantes vertes et de géraniums ravissants, fut orné d'un kiosque recouvrant en partie une jolie pièce d'eau, ou voguaient des poissons rouges et où l'on accédait à l'aide d'un pont rustique enguirlandé de vignes vierges. Et il y avait un pigeonnier, où roucoulaient des pigeons de race, qu’agrémentait tout un poulailler, dans lequel un coq bien élevé jetait son cocorico ; « Le coq est en haut ».
De nombreux nids d'oiseaux s'abritaient sous les poutres de la toiture et les merles au printemps nous favorisaient de leurs sifflements vibrants et continus. Mais le chien de mon grand-père, une « Miss » bien apprise, l'oreille au guet, recueillait tous les bruits de la cour et en faisait tout un apologue, en attendant les jours de chasse, où le maître la favorisait.
Comme produit de chasse, je me rappelle avoir contemplé toute une nichée de sangliers, buvant leur lait sur le gravier.

Et moi-même conduisant avec brio un cheval à mécanique, je ne cessais d'arpenter le terrain du Nord au Sud et aux acacias ombreux, aux abricotiers savoureux, dont je faisais un large usage.

Hélas ! tout a une ombre ici-bas. Le 22 juillet de l'an 19??28 juillet 1895, d'après le journal de Célestine, le jour de fête de la paroisse de Sainte Ségolène, une grêle épouvantable s'abattit sur METZ et en un clin d'oeil, le jardin fut saccagé, ravagé, anéanti et submergé, tandis que dans le bruit infernal s'écroulaient les vitres brisées.
De cette catastrophe, mon grand-père fut longtemps à se consoler.

Et longtemps, avec une tristesse, assis sur le banc du jardin, il contemplait les déchirures des grêlons, pendant que selon son habitude, la garde prussienne de la place d’Armes faisait retentir les plus bruyants accords, sans se soucier du reste.

Mais souvent dans sa contemplation, il était distrait par l'arrivée inopinée d'une bande de malheureux ; pauvres gens éclopés, à moitié aveugles suintant la misère, à qui généreusement, chaque lundi, mon grand-père distribuait Bons de Pain et d'autres faveurs.

Et le soir, nous arrivait le tintement grêle et convulsif de Mademoiselle de TURMELCloche située sur la plateforme de la tour de la Mutte de la cathédrale de Metz qui sonne le couvre-feu pendant 10 mn avant 22 h. Les De Turmel sont une vieille famille possédant un château à Antilly., qui pendant les dix minutes de 10 heures, s'évertuait à nous dire qu'il fallait aller dormir.

En 1910, ma maison natale, en l'une de ses grandes salles, abrita le kiosque Sainte-Croix, humble petit réduit favorisant la vente de quelques milliers d'hebdomadaires français — Pèlerins — Noël — Sanctuaires —  etc. Aussi les acheteurs furent-ils nombreux — En premier lieu celle de la stature de Monsieur Robert SCHUMAN, à se faufiler tendant modestement sa large main pour recevoir la Croix de dimanche. Ce succès nous fut également valu par notre dévoué cocher AUGUSTE, qui, heureux comme un roi, chaque samedi se rendait à la frontière y chercher les journaux et les rapporter à la barbe des Prussiens.

Par ordre préfectoral le kiosque fut fermé en août 1914 ; après la guerre il fut rétabli en Fournirue 35 sous le titre « Bonne Presse », mais je regretterai toujours notre humble kiosque et je souhaite que Mademoiselle HENRY, Directrice remarquable du Cours de sténodactylo, où dans mes salles du rez-de-chaussée, de nombreuses jeunes filles reçoivent une instruction soignée, songe, elle aussi à établir la distribution de la bonne presse, qui, il y a près d'un demi-siècle, se fit en ce lieu.

De 1900 à 1914, les trois belles salles reconstruites du rez-de-chaussée, Salle Sainte Cécile, fut occupée par mon patronage, composé de jeunes filles. C'est là que furent jouées de fort belles pièces, toutes françaises, dont : « ESTHER de RACINE — la FILLE de ROLAND, et vous n'aurez pas l'ALSACE et la LORRAINE ». Cela sous l'oeil bienveillant d'un gardien de police (*On dit que les Ursulines y habitèrent de là les arcades gothiques du jardin puis après la Révolution essaimèrent à la Visitation leur vis à vis.).

C'est là aussi que nous reçûmes la visite de « NOUVELET » Directeur Noëliste, dont la provenance française excita plus d'une fois la crainte des Allemands. Après la guerre de 14-18, des cours français y furent établis, très suivis par toutes les Messines. Il existe maintenant le cours de sténodactylo de Mademoiselle HENRY, professeur à METZ.

La guerre de 14-18 épargna ma maison natale, mais après le transport de joie que le passage d'un avion français, nous suscita le 14 août 1914 tombèrent dans la circonférence une vingtaine de bombes, moins dangereuses, il est vrai que celles de 1944, mais fracassèrent le premier étage, effondrèrent une toiture à la Visitation et brisèrent l'angle de la jolie échauguette de la Maternité. Le 21 novembre 1944 en saluant les premiers Américains, place Sainte-Croix, nous consolèrent de ces désastres, pendant que de nos caves sortant toute une population pour les acclamer.

Puisse ce compte-rendu, en nous rappelant les beaux jours d'antan, nous faire aimer d'avantage METZ, la Fidèle, sa valeur, sa belle pureté et son amour de la France.