L’ÉTOILE DU « MANOIR »

Légende XVe siècle

J’ai< essayé de rallumer une Lampe….
Pour vous faire aimer comme je l’aime
Ami lecteur
Notre beau et cher
PAYS MESSIN

Chazelles Le Manoir
8 décembre 1938
M. C. M.

Trois Chroniques Chazelloises

Dédiée à mes chères enfants d’adoption
Filles du « Vieux Manoir »
En notre Pays-Messin

 

« En 1444, Charles VII, roi de France et René d’Anjou firent la guerre à notre ville de Metz. C’est alors que le pays fut envahi par les terribles Écorcheurs. Pendant cette guerre, les vendanges durent être assez bonnes, aussi Jacques Simon, Échevin de la cité, jura-t-il qu’il vendangerait en dépit des Écorcheurs et il le fit ».

- I -

C’était en 1444. La vieille cité messine se dodelinait, somptueuse et lassée sous une lourde chaleur de septembre. Les habitants, après la sieste de midi, musaient devant les étalages ou lisaient les affiches au coin des rues. Une d’elles attira l’attention de Jacques Simon, échevin de la cité. Il revenait de la Collégiale Saint-Sauveur et suivait Fournirue, comme un homme qui n’a plus rien à faire qu’à tuer le temps, marchant en cadence si élégamment qu’il semblait n’avoir pas plus de trente ans.

Aussi, que vouliez-vous qu’il fît ? Célibataire et suffisamment riche pour mener une vie agréable et facile… il s’arrêta donc devant l’affiche en question… « Le Conseil de Treize informe les habitants de la Cité, que les Écorcheurs ont envahi le Pays messin, et que la plus grande prudence est recommandée aux citadins vendangeant sur le mont Saint Quentin... »

« Les Écorcheurs ! murmura le bonhomme en frappant du pied. Je voudrais bien qu’ils sussent que je n’ai nullement peur d’eux malgré cette satanée affiche. » Devant le Chat botté, il fit quelques pas en boitillant, car il venait de se démettre la cheville, puis s’arrêta net, oubliant déjà ses soucis, devant l’étalage de Crépin, cordonnier.

À cet étalage se trouvait, bien présentée, la plus mignonne paire de pantoufles qui soit. Elle était en joli satin bleu de ciel, bordée de cygne, à talons mordorés. En elle, tout était ravissant : forme, teinte, taille, etc. Jacques Simon s’arrêta médusé :

« Quelle Cendrillon rustique, pensa-t-il tout haut, ne pourra jamais chausser cet objet, et à qui est-il destiné ?

— À la jeune fille de Chauzelles qui, lors des vendanges se montrera la plus digne, la plus laborieuse, répondit tout d’une haleine la femme Crépin, en sortant de son échoppe... C’est un travail de la maison destiné à encourager nos vigneronnes, en ces temps de batailles et de misère.

— Je l’achète et le lui remettrai moi-même, car mes vignes sont de ce côté ! s’écria Jacques Simon ».

Malgré le geste de la cordonnière, il empoigna la jolie chaussure et déposa un louis d’or sur le comptoir. Un coup de tonnerre sanctionna le marché, Jacques Simon prit la porte pendant que la femme Crépin se bouchait les oreilles. Toujours boitillant, le maître échevin n’avait pas fait dix pas que la pluie commençait à tomber, et allait-il atteindre le bas de Fournirue que la chaussée était transformée en rivière. Prestement un gamin y établit une planche de passage. Il fallait payer un sou pour traverser. Jacques Simon en donna dix et rentra chez lui en sifflotant. Sa vieille gouvernante, Mme Colonnade, l’accueillit de fort mauvaise humeur, secoua ses habits, banda son pied malade et l’envoya se coucher avec un œuf à la coque sur l’estomac.
« Décidément, se dit le maître échevin, au diable les gouvernantes de méchante humeur, mieux vaudrait me marier et avoir près de moi une jeune femme gentille et avenante… ». Il s’endormit là-dessus et rêva pantoufle toute la nuit.

Jacques Simon habitait un petit hôtel sis rue Tête d’OrUne autre version indique : rue Plat d’Etain. Sa chambre donnait sur une vaste cour, aucun bruit ne pouvait déranger le dormeur ; et cependant il s’éveilla quand le jour commençait à poindreAjout autre version : cinq heures sonnaient à la Tour Saint Genest. Il s’étira, se frotta les yeux, constata avec plaisir que son pied ne le faisait plus souffrir, puis, se rappelant les bonnes résolutions de la veille :

« J’irai aux vignes, malgré les Écorcheurs, se dit-il, et je ferai cadeau de mes jolies pantoufles à la donzelle la plus travailleuse de Chauzelles. »

Là-dessus, animé d’un beau courage, il sauta en bas de son lit, fit sa toilette en vitesse, se restaura d’une tartine beurrée et d’un bol de lait froid et, les jolies pantoufles dans les poches de son rhingrave, sans avertir sa gouvernante, s’en fut commander un carrosse dans le voisinage. Cinq heures sonnaient au beffroi de la Tour de Mutte et de la Tour Saint-Genest s’égrenaient les tintements timides de l’Angélus.

- II -

Un coche pour la direction de Moulins était arrêté au coin de Fournirue et de l’église Saint Gorgone ; par crainte de l’ennemi, les roues du véhicule étaient entourées d’étoffe et ses lourds chevaux n’avaient pas de grelots. Soldats et bonnes gens s’y étaient engouffrés et jacassaient à mi-voix à en perdre haleine. Jacques Simon, arrivé sur la place, allait atteindre la lourde voiture quand, malgré ses signes désespérés elle s’ébranla et disparut avant qu’il ait pu y monter. Tout penaud, Jacques descendit la rampe du Grand Moustier et arriva bientôt devant le « haut pont des barres » (Moyen-Pont).

C’est alors qu’il vit une petite barque se détacher du quai de la Moselle et conduite à la godille par un jeune batelier (aller s')amarrer très adroitement à quelque distance. Le maître échevin ravi, conclut bien vite un marché avec le propriétaire, sauta dans la barque et bientôt celle-ci glissa rapidement tout en remontant le courant de l’eau pendant qu’en cadence le batelier manoeuvrait ses avirons.

À cette époque, les arches de pont étaient fermées par des barres et grilles, et Metz s’apprêtait à faire une fière résistance aux troupes de Charles VII qui, dès le 12 septembre, allaient se rendre devant Metz avec dix mille hommes. Mais à partir de cet ouvrage, pour arriver au Pont des Morts, la ville était encore défendue par les tours des « Poinctres, des Selliers et Armuriers » et enfin par le « château de la Porte du Pont des Morts ». La barque, rasant les murailles, fit bon marché avec les sentinelles, baissant grilles et pavillon devant un échevin de la cité et elle arriva bientôt en rase campagne.

Le paysage rafraîchi par l’orage de la veille déployait toutes ses grâces de verdure. Les libellules seules voletaient au-dessus des eaux calmes du beau fleuve et la cigale s’éveillant dans les prés de « l’Hôpital » commençait à faire entendre son cri monotone et strident.

Tout à coup le maître échevin fit un geste d’admiration, la barque, après un écart, arrivait à un tournant d’où Jacques pouvait admirer un paysage qu’un auteur dit être le plus beau du monde : c’est le Val de Metz, avec son cortège de prairies d’un vert émeraude, bordant le ruban de Moselle douce et mystérieuse et de hautes collines tout enguirlandées de châtaigniers et de vignes aux pampres dorés. Puis dominant Metz, le Mont Saint-Quentin, qui est peut-être le berceau primitif de la ville, beau à miracle.

À un jet d’arquebuse, le pont de MoulinAutre version : et le dominant, dans sa splendeur, le château Beaudoche. et, se mirant dans l’eau limpide, le château majestueux de la famille Beaudoche, flanqué de ses tours massives et défendu par ses ponts-levis.

Et dans un ciel se nuançant de teintes pâles, Vénus, la jolie étoile du berger brille encore d’un reflet divin. Apollon lance sa première flèche, mais l’étoile Charmeuse brille toujours. Le maître échevin l’aperçoit, il lui semble qu’elle invite en ces temps troublés, à l’espérance et à la joie. Jacques ne la quitte plus du regard ; ses yeux en clignotent. Tout à coup il étouffe un cri de surprise ; sur la pointe du mont, où s’aligne la belle ordonnance de ses vignes, l’étoile semble longuement s’arrêter, se recueillir… puis sous un nuage rose elle disparaît, pendant que Jacques d’un large coup de chapeau salue sa dernière lueur…

Maintenant des bruits sourds semblaient vouloir, à tout prix éveiller la nature. Et la barque alla s’accrocher aux branches d’un vieux saule presque déraciné, dont la pâle chevelure trempait dans l’eau. Jacques remit un généreux pourboire au batelier, sauta sur la berge et, son paquet sous les bras, d’un pas alerte, traversa la prairie et la route qui devait le conduire au pied du Mont Saint-Quentin. Tout à coup, il courba l’échine ; un bruit d’arbalète qui se détend et déchire l’air siffla à ses oreilles. D’un bond il se jeta dans une sente toute proche et s’aplatit à l’ombre d’un vieux châtaignier, dont les lourdes branches frisaient la terre. Puis se rappelant les prouesses d’antan, tant bien que mal, il y grimpa, et, parvenu au faîte de son observatoire, explora le pays. Devant lui, assise sur l’éperon tout proche, Chauzelle, noyée dans une belle lumière blonde, s’éveillait de la torpeur d’une nuit estivale. Le clocher trapu de son église fortifiée semblait protéger ses maisons modestes ombrées de vieux arbres, tout frissonnants sous la buée tiède du matin.

Et de l’abord de ces maisons gesticulaient des ombres poussant des cris de victoire, plus loin des hurlements y répondaient ; les arbalètes scintillaient au soleil levant, les flèches s’entrecroisaient encore, fendaient l'air…

« Les Écorcheurs, ce sont eux les monstres, se dit l’échevin, ne nous laisseront-ils donc jamais en paix vendanger nos vignes et que suis-je venu me fourrer dans cette taupinière pour y perdre ma peau et ma raison. ».

Maintenant de grandes traînées d’or se reposaient sur toute la nature et Jacques Simon, malgré les terribles brigands, en admirait les contours gracieux quand il étouffa un cri de surprise et de joie : l’endroit de ses belles vignes, là où semblait s’être évanouie l’étoile merveilleuse, s’animait sous l’envolée de voiles blancs et aux cris de bataille succédaient des bribes de chansons.

« Nous sommes victorieux de la place, murmura-t-il, les Écorcheurs sont loin et nos gens besognent déjà. » là-dessus il descendit prestement de son arbre et commença la montée du joli village.

Et voilà que le chant des coqs emplissait l’air chargé de toutes les senteurs douces et pénétrantes de la campagne, pendant que de tous les clochers de Metz et des environs, s’égrenait un Angélus triomphal. Le maître échevin, tout en montant doucement la côte abrupte, récitait pieusement la divine prière, drapé dans son manteau flottant, les poches de son rhingrave gonflées par les jolies pantoufles de rêve. Arrivé sur l’éperon dominant le val de Metz, avec toute proche la Moselle et son vieux pont romain, plus loin la cité et son grand moustier, il s’arrêta, d’un tour de main rajusta sa coiffure et, tout joyeux, pénétra dans ses bans.

L’année 1444 avait été particulièrement bonne et les raisins mûrs à point faisaient plier les cépées vigoureuses. Il faut dire qu’en 1355 avait paru le grand atour (ou ordonnance municipale) concernant le vignoble de Metz et des environs. Cet atour, entre autres, ordonnait d’arracher les vignes de mauvaises espèces connues sous le nom de golz, et, dès le XIVe siècle, on cultivait déjà à Chazelles le piriot et le morillon noir. Ensuite, plus tard, le fromental qu’on appelle aujourd’hui l’auxerrois blanc, produisant un vin velouté et précieux : « Plus on boit, plus on se tient droit », disait le dicton.

Jacques savourait les grains d’un succulent raisin gris quand il se trouva à quelques pas d’une jeune vendangeuse. Ses cisailles à la main, elle fourrageait dans les pampres touffus en chantant. Jamais si belle voix, jamais chanson si réjouissante n’avait égayé les échos du vieux mont ; aussi, à la fin du couplet, une salve d’applaudissements se fit entendre. La belle enfant releva la tête, et Jacques reconnut la fille de son maître vigneron, la jolie et toute modeste Jeannette Gondefrin, réputée dans tout le pays messin pour sa bonne conduite, son caractère affable et gai. Rose, sous sa halète aux ailes d’oiseau, serrée toute menue dans un « ventrienAutre version : corselet » bleu, une jupe courte découvrant les pieds mignons chaussés de lourds sabots, elle était toute charmante de grâce et de franche allure. Jeannette n’avait pas vu venir le voyageur ; toute saisie alors, croyant avoir affaire à l’un des redoutables Écorcheurs, elle se baissa, empoigna ses sabots et d’un geste prompt, l’un après l’autre… elle les lui lança à la tête.

Ce geste fit tomber le large chapeau de feutre de l’échevin et un cri s’échappa des lèvres de la jolie fille :

« Maître Jacques ! » s’écria-t-elle, toute confuse.

— Ne craignez rien, belle enfant, fit en rajustant sa coiffure, Jacques Simon tout joyeux ; j’ai de quoi vous chausser… »

Il tira de son rhingrave un paquet froissé et le tendit à la donzelle, toute rougissante ; elle l’ouvrit, et apparurent à ses yeux émerveillés les plus jolies pantoufles du monde. Radieuse, avec un vibrant merci, elle les chaussa sur le champ, puis, très sagement, continua son travail. La maison vigneronne, si accueillante, scella par son repas de midiAutre version : Le repas de midi scella l’union, l’union cordiale entre la famille du vigneron et l’échevin de la cité.

Après le plat de consistance, une bonne soupe aux choux, Jacques Simon se régala d’un fromage fait au lait de chèvre, de gaufres croustillantes, dorées à point et d’un bon petit vin clairet en remontant aux plus fines bouteilles.

Puis les vendanges continuèrent joyeusement.

Grâce à quelques poignées d’or et à la garde des hommes d’armes, il les fit rentrer à Metz où les raisins furent pressurés au Chauqueur l’Évêque (terme patois qui veut dire pressoir) situé tout près de la Porte des Allemands.

Mais ces jours de cristal eurent une fin. Jacques Simon rentra chez lui, accueilli par les cris de paon de son irascible Colonnade, qu’il calma en lui offrant une robe de damas de feuilles mortes, couleurs des temps. Ils approchaient, en effet, bien sombres…

III

Metz la Riche, fut de tout temps un objet de convoitise pour les ducs de Lorraine, de là les nombreuses guerres que les Messins eurent à soutenir, ainsi que les expéditions des aventuriers telles que celles des Écorcheurs, organisées contre eux et plus ou moins soutenues par les nobles ducs. Dès le 12 septembre 1444, comme précédemment nous l’avons dit, Charles VII, roi de France, et René d’Anjou, duc de Lorraine, se portèrent sur Metz avec dix mille hommes. Le premier prétendait faire valoir des droits de suzeraineté sur les trois évêchés : Metz, Toul et Verdun ; le second ne voulait pas rembourser à la ville des sommes qu’il avait empruntées, puis nos gens de Metz avaient saisi à Pont-à-Mousson, les bagages d’Isabelle, femme de René, qui s’était rendue dans cette ville pour y bénéficier des indulgences accordées par le pape Eugène VII.

Ces bagages contenaient des pierreries, de la vaisselle d’argent, voire des robes de soie et brocart d’argent fourrées de menu vair. À la lettre de doléances adressée par Isabelle à son mari, celui-ci aurait répondu : « Tel qui s’y frotte, s’y pique, avant qu’il soit ung an s’en repentiront. ». Ce serait, dit-on, l’origine de la fameuse devise lorraine. Quant à celle de la croix double, on en remontrerait la provenance en 1477 ; le vainqueur de Nancy, René, portait, le 5 janvier de cette date, une robe d’or, semée de croix blanches à double bras. Cette croix étrangère venait de Hongrie, ayant passé par
l’Anjou, fut sacrée croix de Lorraine. (Le lecteur voudra bien excuser cette digression.)
Dès le début des hostilités, Jacques Simon fit rentrer à Metz la famille de son maître vigneron, et lui-même, en brave citadin de la ville qu’il était, paya de sa personne comme plus tard il devait, pour la rançon de la ville, payer de ses écus. À l’approche des ennemis, les habitants de Metz se mirent en état de faire une vigoureuse résistance. À cette époque, la ville possédait déjà une nombreuse artillerie (elle datait de 1406) et c’est à Metz qu’on fit pour la première fois, usage du canon et boulet. Pour empêcher l’ennemi de s’approcher tout près de la ville, le conseil des Sept de Guerre ordonna de détruire tous les bourgs des environs et les chroniques disent que « tous les murs, arbres et vignes des meix et gerdins furent brûlés et détruits ».
L’armée française avançait rapidement. Un fort détachement vint camper au midi de la ville et s’empara de trente églises et maisons fortes des environs, dont Chazelles, qui servit de point d’appui à l’armée française, pendant le siège de la ville.

Du château du Pont-des-Morts, entre l’abbaye de Saint-Vincent et le monastère des Pucelles, dont il avait établi son quartier général, Jacques Simon assista à l’incendie de tous les biens de Ban Saint-Martin. De là, son œil s’arrêtait souvent sur Chauzelle et pendant les longues veillées silencieuses, cherchait sur le vieux mont l’étoile merveilleuse qui lui était apparue, signe d’espoir et de vaillance qu’il gardait pieusement dans son âme.

L’hiver mit fin aux combats partiels engagés. Metz, comme d’habitude, ne fut pas violée et la paix fut signée le 3 mars 1445. Mais le roi Charles VII reçut de la ville cent mille écus d’or (Quinze millions six mille francs [1935 ?]) et le roi René lui estroquaMélange de escroqua et extorqua… sept millions deux cent mille francs).

- IV -

Les beaux jours revenus, la première visite de Jacques Simon fut pour Chauzelle. Il constata avec plaisir que ses vignes n’avaient pas souffert de l’occupation française ; quelques ceps seulement, déracinés par les soldats pillards, avaient été brûlés dans la vaste cheminée de l’Église Fortifiée.

Bien soigné, le vignoble commençait à bourgeonner, quand Jacques s’aperçut que Mme Colonnade le rendait de plus en plus malheureux et que temps pour lui était de constituer un foyer.

Il revint alors souvent à Chauzelle, bien mis, bien pommadé, pimpant comme un jeune premier. Et la jolie donzelle du maître vigneron acceptait – chaque fois plus joliment rosée, telle une aurore de mai — bouquets et pralines, dariolesDariole : sorte de flan fait de farine, d’œuf, de beurre et de lait, puis parfumé et massepains. Aussi, ami lecteur, vous devinez la suite…

Par un temps doux et clair, alors que sous l’herbe reverdie les premières violettes exhalaient leur parfum, de la porte de l’Église Fortifiée, aux fines sculptures en zigzag, sortit une bien jolie mariée. Coiffée de la couronne de myrte, elle portait avec souplesse la lourde robe de brocart, couleur gorge-de-pigeon, tissée d’argent, et ses pieds mignons chaussaient de merveilleuses pantoufles bleu de ciel, bordées de cygne. Une compagnie joyeuse encadrait les nouveaux époux, les saluant de multiples vivats, à grand renfort de flûtes, de violons et de tambours. Et les pétards crépitaient dans les arbres…

À Metz, on jasa bien un peu et mainte belle dame s’exclama et caqueta, telle une pie dénichée, en apprenant qu’un échevin de la ville, riche et bien coté, avait épousé la fille de son vigneron, si jolie fût-elle. Faut-il le dire, le Conseil des Treize s’assembla et fit de cet événement le sujet d’une délibération. Le maître échevin calma les esprits échauffés, en citant à propos ces vers savoureux que bien des braves gens répétèrent et qui, pour quelques-uns, furent une ligne de conduite :

« D’Adam nous sommes tous les enfants, la preuve en est connue

Que tous nos premiers parents ont mené la charrue.

Mais las de cultiver enfin, la terre labourée,

L’un a dételé le matin, l’autre l’après-dînée ».

Quant à la Colonnade, elle en fit une maladie, Jacques Simon l’en sauva en lui octroyant, malgré la diminution de sa fortune, une rente lui permettant de se retirer à la campagne, elle, son chat et son perroquet.

Tout est bien qui finit bien, revenons à Jacques et à Jeannette si heureux que, oncques diton, ne vit ménage plus uni et pour ce foyer modèle égayé par de beaux et nombreux enfants, fut bâti à Chauzelle, une vaste maison à l’endroit des vignes où l’étoile merveilleuse s’était reposée et avait, pour ainsi dire, indiqué à l’échevin la route du bonheur. Cette habitation à la porte accueillante, aux jolies fenêtres géminées, c’est le « Manoir ».

Faites-lui l’honneur d’une visite, et assis bientôt sous le manteau de la cheminée ancestrale où ont craquelé bien des châtaignes et gonflé bon nombre de crêpes rissolées, vous admirerez, avec moi, pendant que le feu pétillant lancera ses fusées, vous admirerez, dis-jeCe texte est ajouté par rapport à une autre version., taillée dans la pierre jaune de chez nous, une étoile aux facettes délicatement ouvrées et qui rappelle celle amenant Jacques Simon providentiellement au port. Au-dessus de l’étoile, vous verrez, sur le rebord d’une vieille poutre noircie, un manuscrit sur parchemin. C’est dans ces pages, à moitié rongées par le temps et les vers que j’ai recueilli cette histoire et trouvé l’origine de ce logis, dont j’ai essayé de rallumer la lampe –mémorial des temps passés- qui vous fera aimer, comme je l’aime moi-même,, notre beau et cher Pays-Messin.

FIN

M. C. M. 1938