Dédié à Monsieur Robert Schuman, notre cher voisin
Président de la Société d’Archéologie
Conseiller général
Député de la Moselle

LA CHOUETTE DE LA MAISON FORTE

Chazelles, printemps 1939

Maître,

Vous voilà prêt pour le départ, une auto vous attend au bas de votre Propriété. La voiture vous mènera à une conférence présidée par vous. Mais voyez les nuages noirs au ciel, écoutez les grondements lointains de l’orage.

Profitez de ce répit, et tandis que la pluie bienfaisante arrose votre jardin, lisez cette histoire que vous aurez terminée… quand brillera l’arc en ciel.


La Chouette de la Maison Forte

… Le laboureur malgré son travail et la défense qu’il organise pour conserver son bien, ne songe pas aux défenseurs qui s’offrent bénévolement à lui pour l’aider, qui veulent travailler pour lui pendant qu’il dormira. Telle la chouette notre bienfaitrice.
« Le laboureur » — Croix du dimanche — 10.VII.1939
Loi de 1903

Il était une fois, il y a bien longtemps une jolie chouette. Elle naquit sur le rebord d’une des Arches qui dans les temps anciens amenait l’eau à notre Ville de Metz. Le nid accroché sur la muraille et bien abrité par une bruissante touffe de lierre est ajouré au matin de féeriques fils de la Vierge qui en créent un asile de rêves printaniers. Bercées par le chant du rossignol, encerclées d’une douillette bien tendre, les plumes de l’enfantelet naissent et croissent à miracle. Avril, de ses mains vertes, pare toute la campagne de fleurs éclatantes ; ornée de toutes ces splendeurs, les mois s’écoulent et la chouette, devenue grande et forte en compagnie de son jeune mari, le Père Chouet, quitte les Arches, son heureux refuge.

En une nuit pleine de vivantes étoiles, pendant que les arbres s’étirent d’aise au clair de lune, d’un seul vol feutré, deux oiseaux visent sur le flanc du Mont Saint-Quentin, la Maison Forte toute veinée de lierre et fleurie de lauriers roses dans des cuvelles peintes en vert. Les oiseaux grisés par ce parfum enivrant, d’un commun accord, se glissent par l’étroite meurtrière bordant le toit carré de l’antique demeure. Là ils trouvent un réduit sombre, qu’autrefois la Sentinelle chazelloise animait de son va-et-vient continuel, guettant l’ennemi imprévu, toujours redoutable.

Les deux oiseaux y élisent leur Paradis. Et bientôt un nid construit de rocailles, de brindilles, de mousse, chef-d'œuvre d’amour architectural, reçoit cinq beaux œufs tout pailletés d’or et d’argent. Couvés avec amour pendant de longues heures par la jeune chouette, elle n’en perd ni une plume de ses ailes, ni une écaille de ses pattes. Et voilà qu’à ses yeux émerveillés, apparaissent cinq oisillons gloutons et voraces. Aussi dès que la blonde Phoebée s’enveloppe d’écharpes légères, une course homérique s’organise à travers les allées du potager. Rats, souris, mulots, campagnols sont occis sans pitié et rassasient la sympathique progéniture. Mais imprudent à ses heures, papa Chouet, dans ses randonnées nocturnes est aperçu par une bande de gamins toujours en quête d’aventures et de batailles et ceux-ci décident sa capture.

À cette époque, nous sommes en 1820, la Maison Forte avait pour habitants un ménage de vignerons dotés d’une fille unique bien raisonnable tout le jour. Le soir, sa petite lampe allumée, elle travaille, comme la Vierge antique, à la fine dentelle de son voile d’épousailles. Dans la tiédeur de la cuisine, l’haleine fraîche et capiteuse d’un beau jour entre par la fenêtre, et la lune toute ronde ourle d’or les nuages flous courant sur elle. La chouette par instant crève le silence de son lent appel. Est-ce un avertissement ? Les mains de la jeune fille tremblent sous la gaze légère, car en levant les yeux, elle aperçoit soudain toute une troupe de gamins, crissant de leur pas léger, les graviers de l’allée du jardin. Avec mille ruses de bandits corses, ils accourent, s’arc-boutent à la Maison Forte et s’apprêtent à en faire l’assaut, s’y aidant de mille riens : pierres branlantes, tronc de lierre, rebord de fenêtres, branches d’arbres. Ils s’accrochent, s’agrippent, grimpent, escaladent à qui mieux mieux. Ils s’encouragent à la vue de l’oiseau nocturne : la proie rêvée dont les yeux, comme deux petites lunes, étincellent dans la nuit.

Il est dit que Jeanne Hachette s’empara d’une hache pour sauver Beauvais, la jeune Colette, domptant sa frayeur, empoigne un seau d’eau, dont elle asperge généreusement les assaillants. Le chef de bande s’enfuit, trempé comme un canard. Les autres suivent terrifiés s’imaginant le diable à leurs trousses. Colette pousse un soupir de soulagement, l’oiseau un hululement de victoire et, oncques, dit-on ne vit survenir pareille aventure. Mais à partir de cette époque, il s’établit entre la chouette et Colette sa jeune protectrice une affection des plus tendres. Colette écartait soigneusement du grenier tout voisin, chiens et chats malsonnants, et chaque semaine c’était, déposé de-ci, de-là par la jeune fille, de la viande fraîche ou toute autre douceur que la jolie chouette acceptait avec des battements d’ailes joyeux, et partageait ensuite avec sa famille.

Or, un soir, par-dessus le mur fleurant bon la vieille pierre, deux voix jeunes et fraîches d’entretenaient doucement de projets d’avenir ; parfois un soupir prolongé réveille un moineau caché sous la feuille et fait bondir un écureuil sur la branche frissonnante.

L’ombre d’un grand oiseau se profile sur le bord du mâchicoulis de la Maison Forte. Du rez-de-chaussée de la demeure voisine, derrière ses persiennes à demi-closes, la bonne vieille Ursule écoute de toutes ses oreilles, les pieds nus sur un covot bien chaud. Elle abandonne le chapelet qu’elle récitait pieusement. Son cœur bat ; n’est-ce pas d’elle dont on s’entretient ? Elle, la protégée, la vieille amie de la jeune fille !
– Colette, suppliait une voix pitoyable et persuasive, ne plaisante pas ; si tu m’aimais comme tu aimes ta protégée, si pour moi tu te dévouais comme tu te dévoues et la combles de gâteries, nul doute que tu accepterais nos vœux.
– Hélas nos parents !
– Nos Parents consentiront, et j’espère, ta vénérable amie intercédera pour nous. Ton affectueux dévouement nous a valu ses bonnes grâces. Espère en elle !
– Espérons-en l’avenir, termine Colette levant son regard bleu vers le ciel.
Ce regard est saisi au vol par la chouette qui bat des ailes, et Ursule ravie d’avoir surpris le secret des deux jeunes gens qu’elle aime, baisse son rideau, cligne de l’œil et s’en va se coucher. « Je serai, dit-elle, le bon génie d’un nouveau foyer et Chazelles comptera deux heureux de plus ».

Pendant cette nuit mémorable, papa et maman chouette ne se tenant pas, eux aussi, de générosité, mettent tout en œuvre pour bien disposer la vieille Ursule à son réveil : taupes, mulots furent fracassés ; des souris qui s’amusaient à grignoter une poutrelle et empêchaient Ursule de dormir, fuirent éperdues et la jolie chouette étendit ses ailes à point pour empêcher un rayon de lune de glisser dans l’œil de la dormeuse. Le lendemain, Ursule se réveilla fraîche et de la meilleure humeur du monde. Puis après avoir signé d’une croix le pain de son déjeuner, elle se rappela la conversation de la veille et fit appeler Mathurin. Sa tabatière en cerisier à la main, elle en offre une prise au beau visiteur : “Mon fieu, lui dit-elle, tu sembles avoir un penchant pour Colette, qui comme tu le sais bien, est une bonne fille douce et dévouée pour la vieille Ursule. Épouse-la, je te donne en cadeau de noce, la jolie armoire qui voici et je couche ta fiancée sur mon testament, tes parents en prendront connaissance”. Mathurin ravi, saute au cou de la vieille, lui jure amour et assistance, et court annoncer la bonne nouvelle à Colette.

Ils se marièrent en l’Église Fortifiée.

Au soir de leurs noces pendant que toute la compagnie déguste jambon fumé, omelette feutrée aux lardons, gaufres, massepains et galettes assaisonnées du joli vin rose à Chazelles, s’organisent, et à leur tête les jeunes époux, la farandole et la bourrée traditionnelles. La jolie chouette passe au-dessus des danseurs en beaux vols planés, hululant de doux chants porte-bonheur.

Mais, comme les gens trop heureux, car Colette et mathurin le furent, ils oublièrent peu à peu l’oiseau affectueux et dévoué, et la chouette triste et solitaire guettait en vain, à l’ombre d’une poutre le pas aimé de colette.

Quelques années passèrent et l’oiseau qu’une nombreuse postérité avait fatigué, vivait désormais seul près de son vieux mari bourru et d’une fille qu’une partie de chasse avait privée de ses yeux.

Un soir dans la cour un vacarme effroyable attira la délaissée sur le bord de la fenêtre du garde « Chouette, il m’a appelé vieille chouette » criait d’une voix pointue la brave mère Ursule en menaçant de son doigt charnu, un joli bambin à la mine éveillée qui maintenant, tout peureux, pleurait à chaudes larmes. « Est-ce possible moi qui ai tant besogné pour ses parents. Chouette, il m’a appelé chouette ! » Foudroyée par cette appellation, l’oiseau nocturne se retire et des larmes tombent de se yeux, il ne veut pas écouter les parents effrayés qui parlementent, excusent le petit chéri, cherchent à adoucir Ursule avec des mots caressants, il n’entend pas le bruit des baisers qui scellent la réconciliation générale.

C’en est trop, c’en est fait ! Une grande résolution l’anime… il rassemble ses provisions, ses souvenirs, les brindilles du tout premier nid, quelques plumes des enfants chéris dispersés au loin, un bout de ruban rose souvenir de Colette et la nuit venue, elle entraîne le vieux compagnon de sa vie, soutient la pauvre infirme et tous trois fuyant l’ingratitude des hommes se rendent à l’Église Fortifiée, où la chouette revivra dans un enveloppement de prières et d’encens les jours de cristal d’antan.

Et voilà qu’un chasseur sanguinaire entendant dire qu’une chouette encore belle habite au clocher de l’Église Fortifiée s’y rend armé d’un fusil. Mais il a beau fouiller tous les recoins, grimper aux créneaux, explorer la cheminée de défense, pointer son pic de fer le mâchicoulis branlant, fureter autour des meurtrières, nulle part il ne découvrit le bel oiseau et s’en revint bredouille. Ce fut le petit Louis qui, grimpant quelques jours plus tard, au clocher de l’Église pour sonner un joyeux carillon en l’honneur du baptême de sa petite sœur Annette, découvrit sur le bord d’une meurtrière deux belles plumes blanches pailletées d’étoiles grises et les porta à sa maman Colette.
Celle-ci prise peut-être d’un vague et tardif remords en orna le berceau de son enfant dernière-née.

Ce fut toute l’oraison funèbre de la jolie chouette.

M. C. MICHEL