Mr Bernard MICHEL

Autrefois – aujourd’hui
Une famille bourgeoise au XIXe siècle

Mathieu MICHEL naquit à MetzCorrection de Gérard KESTER : il naquit à Norroy-le-Veneur en 1789. Il fit la campagne de Russie et, malgré nos malheurs, rapporta de toutes ces guerres un grand amour pour Napoléon, « le petit caporal » comme on disait alors, amour qu'il transmit à ses descendants.
Rentré à Metz, il s'y maria avec Marie"Marie : le document « Maisons de Famille » de Jacques et Lucie Petit mentionne le prénom de Madeleine HENRY de la paroisse Saint-Maximin de Metz et il reprit le travail de son père et son commerce dans le petit magasin en bas de la rue des Murs.
Sa femme lui donna trois enfants :
Madeleine qui épousa LEJEUNE Auguste,
Thérèse qui épousa MAIRE Michel,
Bernard qui épousa GRANDIDIER Catherine.
Madeleine, aïeule de nos parents DENEUX-PETIT était une charmante femme distinguée, douce, aimable dont je garde un précieux souvenir. Je me rappelle la fête qu'elle organisa dans son joli petit appartement de la rue de la Fontaine, hôtel de Heu, et distribua des cadeaux aux enfants. Je reçus une charmante petite coupe en porcelaine qui, chose curieuse, existe encore.

Madeleine quitta l'hôtel de HeuLes de Heu, très ancienne famille messine du XVIe siècle apparentée aux Brandebourg, propriétaires du manoir à Chazelles pour rejoindre sa fille MyriaMyria : surnom de Marie ? ( cf : « Maisons de Famille » de Jacques et Lucie Petit) à Sarlat et son petit fils, le jeune lieutenant Henri DENEUX. Celui-ci s'y maria avec Mademoiselle (?Mademoiselle Louise Normand). On raconte d'elle ce joli trait. À 30 ans, elle déclara : « Je porte ma dernière coiffe rose puis ce seront jusqu'à ma mort des coiffes noires » (selon la mode messine du temps). Mon grand-père souffrit cruellement du départ de sa soeur et me demandait de lui écrire souvent. Il devint parrain du second enfant de Henri : Marcelle-Catherine.

Thérèse vécut jusqu'à un âge avancé † en 1896. Elle était moins attrayante que sa soeur et racontait des histoires étourdissantes à mon grand-père. Je le vois encore au Jardin botanique assis sur un banc, l'écoutant, tête basse, et semble-t-il d'un air pénétré. Bernard, mon grand-père naquit le 8 mai 1822. C'était un petit garçon intelligent et travailleur, cependant il négligeait ses devoirs de classe et en voulut toute sa vie à sa soeur Madeleine qui le gâtait outre mesure. « C'est elle, qui est cause que je n'en sache pas plus, me disait-il ! Quand j'étais puni, elle venait me gâter en cachette ». Mon grand-père devint boulanger comme son père en reprenant le petit magasin que celui-ci possédait en bas de la rue des Murs, comme nous l'avons déjà dit.

Les temps étaient durs, ce qu'il fallait travailler depuis trois heures du matin et porter de lourds sacs de farine pour gagner quelques sous. Comment mon grand-père fit-il connaissance de la famille GRANDIDIER de MécleuvesOn fait remonter la généalogie de la famille GRANDIDIER à 1610. Tous originaires de Mécleuves, charmant petit village mosellan, baigné par ses vertes prairies qui détient la chronique et eut Saint-Blaise comme grand patron. Le dernier descendant fut le grand’père de ma grand’mère., je ne sais. Cultivateur à Mécleuves, cette famille possédait une jolie ferme et avait une nombreuse famille. Les granges avaient abrité un prêtre réfractaire pendant la Révolution. C'était une joie pour moi, me disait mon grand-père, d'aller tous les dimanches voir la grand-mère à Mécleuves, mais il fallait partir à pied, à l'aube et faire 7 kilomètres. Il se maria le 15 novembre 1843 en l'église Saint-Maximin de Metz. Catherine lui donna cinq enfants, deux enfants moururent en bas âge puis Delphine († 1886), Célestine († 1871) et Ferdinand († 1886).

Ma grand-mère mourut en 1888. c'était une femme remplie de coeur, consciencieuse en son travail et ne vivant que pour sa famille, aussi souffrit-elle un vrai martyre de perdre tous les siens. Elle aimait rendre service et ses libéralités ne se comptent pas, aussi son souvenir reste gravé dans le coeur de ceux qui l'ont connue et aimée.

Ces pertes successives furent de grandes épreuves pour mon pauvre Grand-père mais le souvenir de Célestine lui était particulièrement pénible, cette jeune personne était d'un caractère très sympathique, intelligente. Elle fit toutes ses études au pensionnat Sainte-Chrétienne à Saint Vincent et y réussit tous les examens de l'époque. C'était elle qui, en 1870, mon grand-père ayant repris le Moulin de l'Abattoir près de la Préfecture, donnait à nos pauvres soldats affamés de petits paquets de farine blanche, à la joie de ceux-ci. Elle encore qui fournissait aux Soeurs de Sainte-Chrétienne le sel si précieux et qui faisait complètement défaut pendant le siège. Hélas, elle mourut de la fièvre typhoïde, l'épidémie régnante en 1871.

De ces temps malheureux, mon grand-père, en pleurant, me parlait de nos pauvres soldats blessés abritant leurs misères dans des wagons de fortune autour du kiosque de l'Esplanade. Et pour se distraire, ils contemplaient du pont Moreau, le petit jeune prince impérial pêchant dans l'eau trouble du bras mort de la Moselle et ne se doutant pas, pendant que tonnait le canon de Gravelotte, qu'il perdait sa couronne. Qu'il était loin le temps lors de la visite du Roi Louis Philippe à Metz, où son grand-père, les mains en conque, recueillait sur la place de la Préfecture le vin coulant par les bouches des Nymphes de la fontaine.

Puis ce fut la catastrophe en ce terrible jour du (?Note de Gérard KESTER : Le 27 octobre 1870, le maréchal François Achille BAZAINE capitule à Metz avec son armée d'environ 180.000 hommes) où Metz, qui n'avait jamais été ni prise ni violée, se rendit devant la faim qui guettait soi-disant ses habitants. Les Prussiens entrèrent dans une ville morte, aux volets clos et réverbères voilés de crêpes. Et pendant ce temps tonnait en glas funèbre la Mutte, la cloche nationale de toutes nos désespérances et de tous nos espoirs. Mon grand-père m'en faisait un tel tableau que ses souvenirs longtemps endeuillèrent ma petite enfance. Et Bazaine, que dira-t-on de Bazaine ! le général traître à sa Partie, par sa reddition suscita parmi tous les Messins une telle haine qu'à l'heure actuelle les oreilles m'en bourdonnent encore.

Si mon grand-père détestait les Prussiens, il détestait également les Russes, instigateurs de la grande campagne à laquelle avait participé son père. « Jamais je n'achèterai leur papier de malheur », disait-il. Et bien lui en prit. Mon grand-père aurait pu faire fortune pendant la guerre car son moulin contenait un grand stock de farine, il se refusa à des transactions qui auraient fait tort aux pauvres soldats mourant de faim et cela fut tout à son honneur.

Peu après la guerre, le feu prit dans la « farine » et une partie du moulin fut consumée. Mon père dormait au 2e étage, fut sauvé au moyen d'une planche sur laquelle il roula jusqu'en bas, furent préservés également quelques meubles dont trois chaises anciennes que je possède encore. À la suite de cet événement, mon grand-père se retira ainsi que sa famille dans ma maison natale 10 rue du Haut de Sainte-CroixLes substructions de ma maison natale étaient de construction romaine, car n'oublions pas qu'elle fut construite sur l'emplacement de Divodurum (cité des Dieux). C'est là que s'érigea un temple dédié à Jupiter et que le premier évêque Clément de Metz rencontra le fameux Graouly. Le temple détruit, il fut construit sur son emplacement l'Église Sainte Croix dont une croix actuelle rappelle le souvenir. C'est là qu'en 1680 fut inhumé dans la grande nef de l'église Zacharie BEZOUARD conseiller secrétaire du Roi à Metz, Conseiller, 1er du roi à Metz, Audiencier du parlement, époux de Benigne de la Menne et ancêtre de mes Parents DENEUX-PETIT d’Angers, érudit local.. Mon père, Ferdinand, le seul enfant qui lui reste et lui, y habitaient deux jolis Pavillons séparés par un jardin. Mon Père avait fait ses études au collège de Pont-à-Mousson puis s'engagea dans l'armée d'Afrique, voici ses États de Service :
Mon père s'engagea à 19 ans le premier août 1853 au Régiment de Dragons de l'Impératrice à Versailles. Rapidement, le premier mai 1864, il devint Maréchal des Logis.

Mais en 1867 il quitta Versailles pour entrer au premier Régiment des Chasseurs d'Afrique en Algérie. Il fit brillamment quatre campagnes, revint à Metz en 1870.
Pendant la guerre, il fit bravement son devoir comme franc-tireur aux Portes de la Ville. Lors de ses permissions à Metz, il arpentait avec joie les rues de la Ville et beaucoup de personnes parlèrent avec admiration du beau chasseur au grand manteau rouge flottant au vent. Il devint fermier des Grands Moulins de la Ville (18??) et se maria avec Mademoiselle Anne Célestine SIMMER-LEMOINE en 1874. Hélas, la mort faucha vite le jeune couple, ma mère mourut en 1876 et mon père le 25 novembre 1886 jour de la fête de ma Grand-mère, Sainte Catherine. Je la vois encore toute ruisselante de larmes me dire « Ma fille, j’ai bu mon calice jusqu’à la lie » Et cependant, 7 mois après, elle assistait à la 1re Communion de sa petite fille, le 15 mai 1887. Ce fut hélas le dernier jour heureux, elle mourut en décembre 1888 après l’avoir bénie de ses dernières forces. Je restai seule de cette nombreuse lignéeMon Grand-Père maternel Nicolas SIMMER né à Rodemack (Moselle) en 1827 apparenté au Général baron SIMMER annobli par Napoléon 1er (complément de Gérard KESTER : la relation avec le Général barron SIMMER n'est pas prouvée). Ma grand’mère maternelle Anne LEMOINE d’une très ancienne famille de Loutremange (Moselle) et d’une ascendance un peu mystérieuse aurait eu pour aïeule la nourrice de Louis XVI et comme grands-oncles les valets de chambre de la Cour..
Mon grand-père habitait désormais seul 10 rue du Haut de Sainte-Croix. En y faisant des réparations, les ouvriers découvrirent un plafond moyenâgeux de toute beauté qu'il offrit au musée de la Ville. Aussi mon grand-père y cultivait son petit jardin dans lequel il fit de grands embellissements : « Il y avait ici un cimetière me disait souvent mon grand-père, en admirant ses fleurs si bien portantes et cependant on n'y trouva jamais rien ». C'est dans ce jardin qu'un jour, en petite fille gâtée et aussi par bravade, je me plantai devant mon grand-père disant d'un petit ton aigu : « Tu sais, moi j'aime les Prussiens ». Mon grand-père me regarda fixement, prit avec beaucoup de calme le martinet qui pendait par là et m'en administra une volée dont je me souviens encore. Voilà, ma fille me dit-il comment sont traités ceux qui aiment les Prussiens.

Le plus lointain de mes souvenirs me rappelle dans ce même jardin mon grand-père me prenant dans ses bras : « Regarde là haut me dit-il, le ciel comme il est rouge ma petite fille la Cathédrale brûleLors de la visite de l'Empereur Guillaume Ier à la Ville de Metz en 1877, toute la partie supérieure de la Cathédrale fut illuminée non au moyen de l'électricité qui n'existait pas encore mais à celui de lampions multicolores. Ce fut un spectacle grandiose, qui eut une fin tragique car par suite d'une imprudence, le feu prit dans les combles, s'y répandit bientôt à toute la toiture, devant la Cathédrale assistaient des spectateurs impuissants dont l'Empereur consterné. La voûte cependant a été préservée. ».

Mon grand-père allait souvent en Queuleu où il cultivait un grand (son grand) jardin, dans sa voiture que je lui jugeai inconfortable traînée par « Sophie » et conduite par Auguste. La chasse était aussi sa grande distraction et je me rappelle les lièvres et perdreaux qui au retour garnissaient son carnier.

Les jours de pluie, après la Gazette de Lorraine, il lisait avec passion l'histoire de Napoléon et celle des Girondins de Lamartine, il aimait les hommes de la Révolution et j'ai peut-être hérité de ce goût. Le soir en faisant la traditionnelle partie de dominos mon grand-père n'ayant jamais touché ni une carte ni un cigare.
Mon grand-père sans être très pieux remplissait ponctuellement ses devoirs religieux. Il me parlait souvent de Lacordaire dont il avait entendu le sermon de Carême à la Cathédrale de Metz en 1858. Jamais il n'eut manqué la grand messe à la Cathédrale même par les froids les plus rigoureux et finit par être remarqué par l'évêque Monseigneur Benzler. « Quel est donc ce vieux Monsieur qui est toujours à la même place et qui prie si bien ».

De même pour le Service des soldats français tombés en 1870 fondé par Monseigneur Dupont des LogesGrand évêque protestataire enterré à la Cathédrale de Metz (1886) ; il fut député protestataire, terme qui s’appliqua aux députés d’Alsace-lorraine entre 1871 et 1918, jamais il n'y manqua et je continue inviolablement la tradition jusqu'au moment où cette pieuse coutume fut interrompue le 7 septembre 1951. Mon grand-père était très charitable et sa charité s'étendait indistinctement à tous. Un jour dans sa promenade quotidienne il rencontra un malheureux soldat prussien roulé à terre après une marche forcée il lui fit remettre un cordial et lui glissa un Mark dans la main. Tous les samedis il y avait porte ouverte rue du Haut de Sainte-Croix pour les pauvres du quartier et les offrandes préparées pour chacun.

La veille de sa mort il me dit : « Ma fille, tu n'oublieras jamais les pauvres » et résumant sa vie dans cette phrase et celle adressée ensuite au chanoine Collin il lui dit en souriant « Le soir vient mais c'est le soir du Soleil d'Austerlitz. » le 5 mai 1908. Les funérailles célébrées en l'église Sainte Ségolène de Metz furent un véritable triomphe. Mon grand-père et sa famille furent enterrés au cimetière de l'Est dans la chapelle funéraire.

Et maintenant, pour terminer citons un fait qui caractérise le mouvement patriotique de cette époque tourmentée.
C'était peu avant la guerre de 1914. Le pays messin semblait être en révolution. Amoncellement de troupes de cavalerie, artillerie. Il y a une grande revue présidée par l'empereur et ses cinq fils à Frescaty. Sur le terrain de cette revue, on notait déjà bon nombre de Nancéiens et pas mal d'officiers français en civil. Ce spectacle devait être grandiose. Et pendant ce temps de l'autre côté de la Moselle circulait tranquillement une voiture attelée d'un cheval poussif et cela sans se préoccuper le moins du monde de tous ces préparatifs et tout à coup un groupe de jeunes voyageurs se hâtant vers le terrain de la revue :« Où allez vous ?
–À Frescaty.
– Et quoi y faire ?
– Voir la revue de l'empereur.
– Pas possible c'est encore bien loin, voulez vous ma voiture ?
– Avec reconnaissance mais vous ?
– Oh mo,i ne vous préoccupez pas car je rentre à pied car croyez que nous les Messins ne vont jamais à une revue de l'empereur. »
Le mot courut la Ville.

Texte de Anne-Marie Célestine MICHEL.