Autour d’un vieux Bat-Beurre

Nous sommes en 1636 (1). Le joli village de Chazelles (2), blotti dans un pli du vieux mont Saint-Quentin à l’ombre trapue de son Église Fortifiée s’enivre sans répit à contempler toute la splendeur du Pays Messin. Vallée luxuriante s’élevant en pentes douces jusqu’aux collines couvertes de vignes et de châtaigniers, verdoyant écrin où serpente la Moselle (3) chantée par nos aïeux. Ses eaux scintillantes coulent doucement derrière un frissonnant rideau de peupliers avant d’aller rejoindre à l’est Metz-la-Belle… avec son grand Moustier aux rutilantes verrières, ses soixante-cinq églises, ses rues tortueuses, ses places plantées de tilleuls qu’entourent de nobles demeures. Soudain des soixante-cinq églises……, voici que les angélus s’égrènent et leurs battements légers et timides, balayent les dernières écharpes grises qui voilent encore la fine pointe surmontée de la croix, des clochers cuivrés. Le soleil monte lentement et son énorme globe rougit soudain les eaux claires, jette à travers la brume de longues traînées de feu et accroche à la rosée tant d’étincelles que toute la vallée semble nager dans un océan de flammes ténues et mouvantes.

Et un souffle puissant presque sauvage s’élève. La douce bergeronnette apeurée pousse un cri strident et le lapin de garenne, rassasié de sommeil, bondit hors de son terrier. Hélas ! en cette aube du 13 décembre, des reflets d’incendie planent sur ce paysage ordinairement si calme et Chazelles s’éveille d’un cauchemar plein du souvenir du Croate maudit : l’ennemi envahisseur des villages messins. Les portes à loquet s’ouvrent, des figures angoissées s’y profilent. Et au lieu de reprendre la tâche quotidienne, de logis en logis, des femmes s’interpellent, quêtent des nouvelles, les interprètent à leur choix ; les enfants apeurés s’accrochent au tablier de leur mère, les hommes circulent, s’apostrophent, discutent, se consultent sur l’approche redoutée et probable de l’ennemi, opposent des systèmes de défense, les débattent, rassemblent arquebuses, pertuisanes, hallebardes, piques, coutelas et massues. Ils s’encouragent à la bataille.

Tout ce tumulte semble ne pas réagir sur une seule maison située à l’extrémité du village : elle respire le calme et la paix avec ses fenêtres à meneaux encadrées de jolies pierres sculptées, et sa porte à rayures est bien accueillante ; le balcon et la terrasse qui la décorent invitent à la joie, au rire, à la contemplation de la belle nature, oubliés aujourd’hui. Mais cependant, ce logis ancestral est bien éveillé, car dans la grande salle du rez-de-chaussée, une toute jeune fille s’abrite sous le manteau d’une vaste cheminée où chante le feu matinal. Son regard anxieux se dirige sans cesse vers la porte de chêne et d’autre part, elle manœuvre d’une main preste et légère le bâton du bat-beurre placé devant elle : klapp, klapp, klapp. Sous l’auréole de ses tresses soyeuses, les joues hâlées de la matinale ouvrière rosissent. Tout à coup le loquet de la porte se lève sous la poussée d’une main impatiente et vigoureuse. Tout le jeune être de Luce tressaille et elle bondit vers son père, son père très aimé qui par le deuil des siens est sa plus tendre et unique affection. Le rude paysan tient serré contre son épaisse blouse bleue un flot de houx aux baies éclatantes : « Luce, mon enfant, lui dit-il doucement, c’est aujourd’hui ta fête et pour elle j’aurais voulu un paisible matin d’hiver, ce 13 décembre s’annonce bien mal ! ». « Les Croates (4) ! fit Lucie épouvantée – Oui, ils sont à Moulins, mais reste calme, aucun danger pour l’instant ne nous menace – Oh ! mon père rester seule ici ! – Une heure peut-être, aussitôt que tu entendras sonner la cloche d’alarme de notre vieux moutier, viens avec la voisine nous y rejoindre ; le village s’y abritera en complète sécurité. La défense s’y organise – Et vous, mon père ? – Moi, je suis dans les défenseurs et, je te l’assure je ferai vaillamment mon devoir ». Luce se jette dans ses bras…, mais le brave paysan l’écarte doucement. Pour ne pas pleurer d’un geste brusque, il rabat son bonnet sur les yeux et, la gorge étranglée par un bref au revoir, il sort lentement dans la dernière brume, s’y enfonce et s’y perd. L’enfant écoute un moment les pas qui s’éloignent, refoule ses larmes, car elle veut rester brave, verrouille soigneusement la porte ; puis suivie de la chatte de la maison ronronnante et féline, à l’étable caresse sa chèvre favorite, lui donne sa pitance quotidienne et enfin reprend la tâche interrompue. La jeune fille accélère son travail : klapp, klapp. Eh ! quoi le bat-beurre manque-t-il son office ? Le père à son retour ne savourera-t-il pas l’alléchante motte assaisonnant la tranche de pain bis ?
Dans son impatience, Luce détruit le mouvement du rythme. De régulier, il devient vif, sourd, prolongé, triste quand un soupir l’accompagne, gai et chantant quand le sourire le fleurit : klapp, klapp, klappoti, klappota, klapp, klapp. Luce reprend courage et avec lui le bat-beurre sa cadence : klapp, klapp ; mais hélas ! le beurre ne prend pas et le battement s’alourdit alors sur une note inégale, lassée, sans effet, agonisante : klapp, klapp ; kla, kla, a…, a…, a… Cette fois Luce découragée lève des deux mains le bâton écumant. Mais, ciel ! qu’est cela ? des pas précipités dans le jardin glacent son dernier élan et soudain la fenêtre vole en éclats sous la rude poussée d’une demi-douzaine de soudards qui la franchissent par bonds et dans un bruit infernal remplissent la salle en un clin d’œil. « Ah ! fait en un mauvais français, celui qui paraissait être le chef de la bande, tu ne t’attendais pas à notre entrée, belle enfant ! Les sentiers solitaires et détournés sont pour les braves gens comme nous, achève-t-il en riant ; mais trêve de paroles ! Donne-nous du vin – oui, du vin ! clament-ils tous à la fois, donne nous de ce fameux 1631 avec une miche de pain, et par ma foi, du beurre, du bon beurre frais de ton bat-beurre — oui, renchérit le chef de la bande du beurre ! Il nous le faut sur le champ ou gare à tes tresses blondes, jouvencelle ». D’un geste menaçant, il accentue la phrase tandis que Luce éperdue et terrifiée se retranche derrière son instrument. Las, que va-t-elle devenir ?... À l’horizon le soleil insensible à sa détresse a terrassé les dernières brumes. Il monte victorieusement et pour fêter la sainte Luce, au joli nom de Lumière, il fait des débauches de rayons, en attendant que ce soir peut-être, il se couche dans le deuil et le sang.
Luce n’a pas bougé, à quoi bon d’ailleurs ! Ses mains jointes, le front incliné, sa jeune âme fervente jette vers sa céleste patronne un appel de détresse. En même temps une larme qu’elle ne peut retenir glisse le long de sa joue. Le ciel n’a-t-il jamais pu résister à la prière et aux pleurs des innocents ? Cette larme plus brillante que la plus belle goutte de rosée du Pays Messin glisse et tombe dans l’ouverture du bat-beurre se mêle à son contenu, klapp, klapp, klapp…
Soudain, oh, merveille, la crème si récalcitrante de tout à l’heure, se transforme subitement en un beurre des plus savoureux qui soit. D’un tour de main, Luce fait glisser la précieuse motte dans l’assiette fleurie et la dépose sur la vieille table de famille.
Et alors, une Lumière faite de toutes les lumières du Pays-Messin, l’enveloppe soudain et dans une transfiguration de tout son être, elle apparaît si touchante et si pure dans sa robe de cotonnade bleue, son blanc fichu chastement croisé sous une petite croix, tout auréolée de ses cheveux d’or, que les soudards s’arrêtent interdits. Puis c’est le miracle, la jeune fille si frêle de tout à l’heure se révèle irréelle, impalpable et dominant de toute sa petite taille ces hommes gigantesques. Et alors oubliant, pain, vin, toutes les douceurs du fameux beurre rêvé, saisis d’épouvante, il regagnent la fenêtre et se glissent à travers les vignes, rejoindre par un chemin détourné, leurs tristes compagnons, à Moulins. Dans la grande salle, à présent déserte, Luce est tombée à genoux près de la madone enguirlandée de houx ; le cœur inondé de joie et de reconnaissance, elle remercie Dieu et sa puissante patronne.

La vieille Chronique ajoute que, dans le courant de la journée, les Croates montèrent à Chazelles et, au croisillon des routes trouvèrent l’église fortifiée (5) hérissée de défenseurs, faisant pleuvoir sur les brigands une grêle de flèches et de pierres. Mais fort en nombre, ils réussirent cependant à l’encercler d’assez près…
À ce moment, le chef croate aperçut derrière les créneaux une suave figure entourée de lumière ! Un pan de ciel bleu lui rappela-t-il l’humble robe de la petite batteuse de beurre ? Ce souvenir, seule douceur peut-être de sa rude campagne, amollit-il un instant son cœur ? Quoi qu’il en soit, le soudard fit lever le drapeau blanc et cria d’une voix retentissante qu’il ne voulait aux gens de Chazelles aucun mal (6). Il en advint ainsi. Chazelles fut épargnée tandis que Scy, sa voisine était pillée et ravagée de fond en comble.

Enfants qui venez au « Manoir » allez contempler dans ce coin l’antique bat-beurre de famille. À trois cents ans de distance, est-ce encore celui de Luce la jolie ? Chut ! il ne faut pas percer le secret des légendes. Mais fleuri en toute saison, celui-ci fait entendre encore son klapp, klapp, klapp… régulier, dont la cadence chante sans fin pour ceux qui savent entendre, la gracieuse histoire de

Luce la Batteuse

Aux cheveux nimbés d’Or