Dédié à Mademoiselle Alice Mahalin
À la mémoire de sa bien-aimée sœur : Mademoiselle Lucie Mahalin

AUTOUR D’UN VIEUX BAT-BEURRE

XVIIe siècle

En la fête de sainte Lucie 1932

Nous sommes en 1636 Année terrible pour le Pays messin, dévasté par des bandes pillardes de la Guerre de Trente Ans. Le joli village de ChazellesEn 1691, Chazelles était orthographié Chazèle, blotti dans un pli du vieux mont Saint-Quentin à l’ombre de son église fortifiée, se régale à contempler sans répit toute la splendeur du Pays Messin sa vallée qui s’élève peu à peu en nappes luxuriantes jusqu’aux collines couvertes de vignes et de châtaigniers ; à ses pieds, la MoselleAux environs de 1632, la Moselle coulait encore sous le pont aux arches de Moulins, datant du XIIIe siècle aux eaux scintillantes, coulant doucement à travers un joli rideau de bouleaux aux tiges frêles et de peupliers aux feuilles toujours agitées ; à l’est, Metz-la-Belle avec son grand Moustier, ses soixante-cinq églises, ses rues tortueuses, les places plantées de tilleuls.

En ce jour du 13 décembre, le soleil se lève lentement et son énorme globe rougit soudain les eaux claires. De grandes traînées de feu soulèvent la brume et la vallée toute brillante de rosée semble nager dans un océan de flammes ténues et mouvantes. Il passe dans toute la nature un souffle puissant, presque sauvage, qui fait pousser un cri strident à la douce bergeronnette apeurée et bondir hors de son terrier le lapin de garenne rassasié de sommeil. Et des soixante-cinq églises de Metz, les angélus s’égrènent et leurs battements timides semblent vouloir balayer la dernière brume et découvrir la fine pointe des clochers cuivrés, surmontés de la croix.

À Chazelles, les portes à loquets s’ouvrent, des têtes d’hommes et de femmes s’y encastrent peureusement, des conversations s’engagent, des apostrophes retentissent… Une seule maison, tout à l’extrémité du village, semble muette. Elle est plutôt petite, un seul étage, les encadrements des fenêtres, faits de pierres jaunes sculptées, l’ornent à merveille et l’unique porte à meneaux est bien accueillante.
Dans la grande salle du rez-de-chaussée, sous le manteau d’une vaste cheminée qui la protège, une toute jeune fille, indifférente, semble-t-il aux rumeurs terrestres, d’une main adroite et légère manœuvre le bâton du bat-beurre placé devant elle : klapp, klapp, klapp. Ce travail matinal fait rougir légèrement ses joues hâlées et ses cheveux blonds comme la soie frisottent autour de ses tempes. Mais le beurre tarde à venir. Tout à coup, son jeune être tressaille, le loquet de la porte s’est levé bruyamment. Le vieux père dont elle est l’unique enfant, est devant elle, un flot de houx à baies rouges à la main.
« Luce, mon enfant, lui dit-il, c’est ta fête aujourd’hui, et pour toi j’aurais voulu l’épanouissement radieux d’un beau jour, mais écoute la cloche d’alarme de notre vieux moustier ! Ce 13 décembre, hélas ! s’annonce bien mal et me force à rejoindre nos hommes couchés dans la sente menant au village ; mais ne crains rien, nous arrêterons l’ennemiLes Croates, revenant de Lessy, bien défendu, qu’ils n’ont pu prendre, rebroussent chemin parmi les vignes, sans faire de mal à personne et vont jusqu’à Longeaux ; là restant ils avisèrent le chasteaulx de Mollin (Journal de Jean Beauchez, page 292), et, s’il le fallait, en hâte, je viendrais te chercher et t’abriter dans l’église. »

Luce, d’un joli bond de sa taille souple se jette dans les bras de son père, baise religieusement le bouquet de houx tout humide de rosée et la pose sur le vieil escabeau, et, incapable d’un seul mot, toute secouée de sanglots, elle regarde partir le rude paysan qui, pour ne pas pleurer, enfonce d’un geste brusque son chapeau sur ses yeux, puis se perd dans la brume.
Luce écoute un moment les pas qui s’éloignent, puis pénètre dans l’étable. Elle caresse sa chèvre favorite, lui fournit sa pitance régulière et rentre dans la salle ; longtemps alors, elle songe la tête appuyée sur ses coudes.

Puis courageusement, elle se lève, verrouille la porte avec soin et reprend la tâche trop longtemps interrompue. Sous la cheminée, le battement régulier du bat-beurre reprend avec cadence : klapp, klapp, klapp… Mais chose singulière, le beurre ne veut pas prendre ! Le rythme en est tout à tour lent, vif, prolongé, sourd, chantant : klapp, klappoti, klappota, klapp, klapp, klapp…, le beurre ne prend pas. Impatientée, Luce se lève, et à deux mains cette fois, empoigne le bâton écumant.

Soudain un bruit d’enfer au-dehors : la porte vole en éclats ; une demi-douzaine de soudards font irruption, et, brandissant leurs armes entourent la jeune fille.
« Du vin, du vin, clament-ils, donne nous du bon vin de 1631, avec une miche de pain et du beurre, du bon beurre frais de ton bat-beurre.
— Oui, ajoute le chef de la bande, du beurre ! Il nous le faut de suite, sans quoi gare à tes cheveux blonds, jeune fille ! »
Un geste menaçant accompagne la phrase, et la bande se répand dans la salle tandis que Luce terrorisée se retranche derrière son bat-beurre.

Et là-bas à l’horizon, le soleil monte doucement. Ce sont en l’honneur de la Sainte Luce, les prémices d’une journée qui s’annonce splendide et se terminera peut-être dans le deuil et le sang. Luce, les mains jointes, se recommande à sa sainte patronne et une larme qu’elle ne peut retenir glisse le long de sa joue. Cette larme, plus brillante que la plus belle des gouttes de rosée du Pays Messin tombe par l’ouverture du bat-beurre, se mêle à son contenu, et soudain, ô ! merveille, la crème, si récalcitrante tout à l’heure, se transforme subitement en un beurre des plus savoureux qui soit. D’un tour de main, Luce fait glisser la précieuse motte dans l’assiette fleurie et la dépose sur la vieille table de famille.

Et alors, une lumière, faite de toutes les lumières du Pays Messin, l’enveloppe soudain, et, dans une transfiguration de tout son être, elle apparaît si touchante, si modeste dans sa robe de cotonnade bleue, un fichu blanc encerclant son joli cou, ses fins cheveux nimbés d’un rayon d’or, que les soudards s’arrêtent interdits.
Puis c’est le miracle ; la jeune fille si frêle de tout à l’heure se révèle irréelle, impalpable, et dominant de toute sa petite taille ces hommes gigantesques. Et alors, oubliant pain, vin, toutes les douceurs et surtout le fameux beurre rêvé, ils gagnent la porte et se glissent le long des vignes« Ils tournèrent bride et montèrent la taye qui va à Chazelle » rejoindre à Moulins leurs tristes compagnons, pendant que Luce, à genoux près de son bat-beurre remercie Dieu et sa sainte patronne

Mais dans le courant de la journée, nous dit la chronique, les Croates montent à Chazelles et au croisillon des routes trouvent l’Église fortifiéeLes gens se sauvent à lesglisse et courent aux armes, se mirent dessus les crénaulx et tour dicelle prest à décharger sur culs (ibid) hérissée de défenseurs faisant pleuvoir sur les brigands une grêle de flèches et de pierres. Ceux-ci, fort en nombre, l’encerclent bientôt d’assez près. Le chef croate aperçut-il à ce moment, derrière les créneaux, une douce et suave figure de jeune fille aux cheveux nimbés d’or ? Un pli du ciel bleu lui rappela-t-il la robe modeste dont était vêtue Luce la jolie ? Ce souvenir, le seul peut-être de sa rude campagne amollit-il son cœur dur ? Quoi qu’il en soit le soudard fit élever le drapeau blanc et cria d’une voix retentissante qu’il ne voulait aux gens de Chazelles aucun malLes dits Cravace leur rencrièrent qu’ils étaient Suédois (alliés) et qu’ils ne tirent sur eux et qu’ils ne leur voulloient faire aucun tort (ibid).

Ce qui fut dit fut fait. Chazelles fut sauvée tandis que Scy, sa voisine, fut pillée et violentée de fond en comble.
Enfants qui venez au « Manoir », voyez dans ce coin, le vieux bat-beurre de famille à trois cents ans de distance. Est-ce encore celui de Luce la jolie ? Il est peu probable. Quoi qu’il en soit, fleuri en toute saison de houx, de temps à autre, il fait entendre encore son klapp, klapp, klapp… régulier. Et sa cadence chante sans fin, pour ceux qui savent l’entendre, la gracieuse légende de Luce-la-Batteuse, aux cheveux nimbés d’or…

 

Le « Manoir Bethléem » en la fête de…
M. C. M.