SUR LE VIEUX BANC DE PIERRE MOUSSU

Dédié à mes chères enfants d’adoption,
Filles du « Vieux manoir »
En notre Pays messin

Préface

Je n’ai pas la prétention d’avoir ciselé dans le vase précieux d’une littérature choisie, ces quelques pages de souvenir. Elles sont un simple bouquet de violettes posé sur un vieux banc de pierre moussu rencontré çà et là dans notre campagne du Pays messin.

Ce vieux banc a son histoire. Il accueillait autre fois le vendangeur fatigué sous le poids de sa hotte aux pampres succulents. Maintenant il est le lieu du repos rêveur de l’amant de la belle nature. Tapissé de mousse et tout enguirlandé des tiges graciles de pervenches veloutées, il est aussi l’abri d’un invisible lutin qui, sous la forme de grillons insaisissables, redit dans ses chansons éperdues ce qu’il entendait autrefois… et que je me suis efforcée, ami lecteur, de reproduire…

Chazelles, le Vieux Manoir
Ce 15 mai 1939

 

Dédié à Monseigneur Jean Joseph Heintz
Évêque de Metz
En souvenir de sa Première Visite au manoir
17 octobre 1938

 

LA VIERGE À L’ENFANT JÉSUS QUI SOURIT…

Il était une fois une statue de la Vierge portant l’Enfant Jésus. Elle avait vu le jour dans l’atelier d’un humble artiste qui, de ses mains rudes, en une matière inconnue, l’avait pétrie plus encore avec son cœur qu’avec son art, et cependant en fit un chef d’œuvre…
Nous étions semble-t-il, en l’an 1700.

De l’atelier du maître inconnu, la statue passa dans l’enfoncement de l’autel d’une humble église, bordant la frontière. Pour elle, il resplendit de lustres étincelants et de dorures multicolores ; il fut chargé de fleurs odorantes et de cierges vacillants, et cependant la statue semblait s’y rapetisser… Mais toujours compatissante et douce, dans sa niche rutilante, la Vierge et son Enfant accueillaient les prières du paysan obscur et travailleur, de l’enfant au cœur pur, de la damoiselle en quête du mari rêvé, de la fière châtelaine aux somptueux atours et du rude soldat à la veille d’une bataille. Humble et tout imprégnée de prière, elle vécut là deux siècles, semblant attendre…

Puis, tout à coup, sans que rien ne justifiât ce changement, la modeste statue fut enlevée de sa niche et transportée dans le grenier de l’église. Elle, un regret sur son chaste visage, Lui, bénissant toujours de ses jolies mains potelées…
Dans ce sombre domaine, oubliée de tous, la statue se recueillait et ne comptait ni les jours, ni les heures…
Mais qui passe par là, quelles sont les ombres qui s’approchent, la main tremblante qui hâtivement, enlève une poussière durcie par le temps, les bras vigoureux qui la saisissent ? Où se rend-elle ? Les villages succèdent aux villages, les plaines aux plaines ; là-bas serpente un long fleuve d’argent, plus loin apparaît un temps majestueux et à l’horizon s’estompe une masse grandiose : c’est le mont Saint-Quentin. Sur son penchant méridional se blottit « Le manoir », doux nid qui abrite de têtes blondes, des yeux rieurs, des bras caressants…

La statue y fait son entrée, mais blessée par les siècles, elle y arrive disloquée, un trou béant dans la robe aux chastes plis et si misérable que, pour éviter une profanation, on faillit la détruire. Heureusement un artiste plein de sollicitude parvint à rendre à la pauvre statue sa vigueur ancienne, sinon sa première beauté. Malgré tout, elle fut déclarée quelconque et pendant les vingt années qui suivirent, connut toutes les pièces du « Manoir » sans se fixer nulle part. De temps en temps un bouquet lui était offert et une prière l’effleurait.
Elle cherchait sa place… !

Et voilà qu’en un triste jour d’automne, une idée germa au « Manoir », lequel, à l’approche de Noël, voulait fêter dignement son divin patron « le Petit Jésus ». Cette statue oubliée par les ans, mais si digne dans son objet – la Vierge et l’Enfant — serait peut-être à sa place dans la niche du modeste sanctuaire.

Le ban et l’arrière-ban de la République en miniature furent consultés, la sainte liturgie invoquée et, enfin, d’un commun accord, de jeunes bras posèrent doucement la précieuse image dans sa nouvelle demeure ornée de lis et de lumière.

Au-dehors, tous les éléments étaient déchaînés ; le vent faisait rage, la pluie fouettait les vitres, de gros nuages noirs couraient à l’horizon et dans sa niche demi-obscure, la Vierge et l’Enfant calmes, recueillis, attendaient…

Vers le soir, des pas légers glissent sur le seuil béni, des bruissements d’ailes emplissent le sanctuaire et l’Ave Maria s’envole pieux et bien cadencé vers la Mère de Dieu. Une couronne de lumière jaillir et soudain la statue, toue blanche et empreinte d’une suave et immatérielle beauté, apparaît aux yeux éblouis de ses enfants ; telle une apparition presque transparente, son doux visage penché vers le petit Enfant qu’elle présente à l’adoration, elle est si belle, si divine qu’un murmure de stupeur passe dans la pieuse assemblée.

Quant à Lui, l’adorable Enfant, en cette veillée de Noël, son visage se transforme et, ô miracle, Il entr’ouvre sa bouche mignonne…
Il sourit ! D’un sourire si doux, si ravissant, si attirant qu’à cette vue inattendue, pleine de mystère et de charme, tous les genoux se ploient, les yeux s’embrument, les bras se tendent et de tous les petits cœurs d’enfants jaillit cette prière :
« Ô Jésus ! petit Jésus de Bethléem, bénissez vos enfants. »

Et Lui, le cher Enfant, soutenu par sa Mère, ses petits bras ouverts pour recevoir les cœurs, bénissant, pour accepter les bonnes volontés, Il sourit, sourit toujours…

La Vierge et l’Enfant avaient trouvé leur place.

 

M.C. Michel

 

Dédié à la mémoire vénérée de
Mon bien-aimé Grand-Père
Monsieur Bernard Michel

 

LA STATUE DE SAINT JOSEPH

En la fête de Saint Joseph 1939

 

Connaissez-vous Châtel-Saint-Germain ?
Sinon, ami lecteur, faites vite connaissance avec ce joli village.

Il se blottit, assis dans un creux de vallon à l’orée de la forêt de Montvaux et du mont Saint-Germain, ombré par les ruines de la forteresse des Contes d’Apremont. Un ruisseau aux eaux abondantes, claires et fraîches, alimenté des moulins aux bruyantes cascades et fait le délice des amateurs de la truite savoureuse lui valant son alléchante renommée. Des maisons pittoresques suivent son cours, lui donne l’apparence d’une petite Venise et quelques vieux manoirs attirent l’attention de l’archéologue. Ceux-ci ont la façade plutôt sévère, mais à l’intérieur, quel attrait, quelle lumière, quelle fraîcheur !

Cet été-là, il y a environ cinquante ans, se tenait compagnie dans le salon d’une de ces vieilles demeures.
Pénétrons-y sans crainte ; il est hospitalier et fleure bon le jasmin et l’oranger par ses portes-fenêtres demi-ouvertes sur le grand jardin. Ses vieux meubles de famille invitent au repos, et la jatte de fromage traditionnel avec le bon pain blanc acheté à Metz tout exprès, sont déposés par la servante rustique sur la table de famille. Les grands-pères discourent dans un de ses angles frais et à demi obscur. Les vieilles tricotent paisiblement, posant de temps à autre un œil attendri sur un petit lutin blanc et rose, dernier rameau d’une lointaine lignée messine, frêle lumière, soignée avec amour, qui toute tranquille sur un tabouret aux pieds sculptés caresse une informe poupée.

C’est la première visite de l’année à la bonne tante. Aussi Ninette sent-elle toute son importance. Elle écoute religieusement la conversation des grands-pères qui a pour thème invariable : les souvenirs de la Guerre de 1870. Si petite Ninette en est déjà tout imprégnée, elle admire sa tante Célestine soignant, consolant ses pauvres blessés français bien malheureux sur leur lit de fortune, leur apportant en cachette du pain blanc et mille douceurs ; et, à dix-neuf ans, offrant à Dieu sa jeune et belle vie pour le salut de la France.
Ninette s’émeut, essuie une petite larme et toujours attentive se représente les sombres tableaux : « Metz est encerclée par ces vilains Prussiens, les pauvres gens meurent de faim, plus de farine, plus de sucre dont Ninette est si friande. Et le sel, ce sel qui lui pique la langue, porté chaque jour en minuscules sachets à des amis, était-il donc si précieux ? Ninette rit. Puis elle dresse l’oreille. La conversation maintenant s’engage sur Bazaine, l’exécré, le terrible Bazaine qui a trahi sa belle ville de Metz, le croquemitaine des petites filles qui aiment leur Patrie Perdue. Cela n’en finit pas et Ninette en a assez. Sûrement, le Bon Dieu a-t-il jugé Bazaine et Ninette, un petit frisson dans le dos, pense à l’enfer et au diable cornu. Elle secoue l’impression, se trémousse, s’agite et glisse, furtive, un regard vers les grands-mères alourdies par la chaleur s’abandonnant doucement, doucement au sommeil, alors que les grands-pères se lancent dans de nouvelles théories. « Oh ! se dit la petite fille, si maintenant les Girondins entrent en bataille, j’en ai bien pour une heure » Ninette alors prise d’une idée subite, saisit son enfant par les jambes et la lance à l’aventure ; puis d’un joli mouvement de chatte aux aguets, elle ouvre la porte qui ne grince pas et de glisse dans le long corridor demi-obscur.
À l’extrémité, dort le cocher en compagnie d’une bouteille de vin gris et d’un verre vide entre les doigts et, sur une étagère éclairée par la porte-fenêtre, une jolie statue de Saint-Joseph tenant un petit Enfant Jésus dans ses bras, semble contempler la mignonne sans mère et lui assurer sa paternelle protection. Ninette le considère avec attention… Son petit front blanc se plisse sous l’effet de la pensée.
Le cocher dort toujours et, sans doute, là-bas, les bons vieux ne se sont pas aperçus de sa disparition. Rien n’en bouge…
Ninette bondit vers la statue, l’empoigne, ouvre la porte-fenêtre et, son précieux fardeau dans les bras, saute les quelques marches usées du vieux perron et se trouve au jardin. Ah ! Quel éblouissement ! Les petits oiseaux fatigués de la lourde chaleur se réveillent, font entendre un couic perçant et, d’un coup d’aile, saluent leur petite sœur aînée, qui, ses longs cheveux au vent, toute mignonne et seulette dans ce grand espace ensoleillé semble l’incarnation d’une jolie sylphide dansant dans un rayon de lumière.

Un bruit cristallin s’échappe de la fontaine et, de l’église toute proche, tombe frêle et limpide, la demie de quatre heures, Ninette son Saint-Joseph dans les bras, suit les allées droites qu’un « Le Nôtre » du village a tracé de son mieux, elle enfouit son visage rose dans les jolis lys blancs et capiteux, cueille marguerites et passiflores parfumées et s’aventure même à incliner vers sa bouche pour l’effleurer d’un baiser, la jolie rose blanche de la mariée qu’aimaient tant nos vieux Messins.

Tout à coup, elle s’arrête… dans un fourré vert et odorant et là, devant elle, une grotte faite de ces vieilles pierres sculptées par le temps, mystérieuses et attirantes, toute moussue, cette grotte est pleine de promesses et de ses profondeurs, la petite fille voit déjà surgir les douces fées qui peuplent son imagination. Elle compte jusqu’à vingt les gouttes de rosée, laissées là par l’aurore : « Ce sont des diamants de fées, pense-t-elle, voici la toile fine et luisante dont elles tissent leur robe, et les jolies baies rouges dont elles se tressent des couronnes. Que c’est donc joli. » Mail il s’agit de bien autre chose : cette grotte, n’est-elle pas une maison toute trouvée pour la statue qu’elle tient dans ses bras ? Saint-Joseph u sera bien en compagnie des fées, et le petit Jésus jouera avec leurs petits lutins !

Alors écartant d’une main adroite les branches de glycine et de clématites qui la voilent d’un rideau aussi odorant que gracieux, elle installe le grand saint sur une pierre moins bosselée que les autres, puis fait retomber sur lui les branches mouvantes qui le cachent parfaitement à tous les yeux.

Une demi-heure plus tard, grands-pères et grand-mères découvrent enfin que leur petite fille pourrait bien mordre à pleines dents dans une tartine blanche striée de ciboulettes ; et stupéfaits sont-ils de trouver Ninette bien sage qui égrène tranquillement des pétales de marguerites. Elle en est couverte, et ce joli tapis de neige encadre un petit visage malin que les bonnes dames essaient de déchiffrer, mais en vain…

Puis c’est le tintamarre de la voiture signalant le départ ; le grelot du cheval, les claquements du fouet, et toute la compagnie se séparant avec force salutations. Ninette assise toute droite sur la banquette du devant est d’une sagesse exemplaire… Près de la Croix de Châtel, le cheval brun guidé par les mains molles du cocher, se ressentant du bon petit vin gris fit une embardée terrible ; à la Porte de France, la voiture cahota et faillit verser contre une borne, mais rien ne bouge sur le visage de l’enfant. Elle finissait son rêve : une grotte de fées, un Saint-Joseph lui tendant les bras, des oiseaux, des fleurs, une cloche qui chante, de l’eau qui fait « ploc » mais surtout le mystère enveloppant un après-midi de soleil et de lumière.

Après le départ de ses hôtes, grand émoi de la bonne tante : la statue de Saint-Joseph a disparu !  La maison est fouillée de fond en comble ; aucune trace du grand saint. Il faut en faire son deuil, car nul soupçon ne peut effleurer Ninette, qui tout le long du jour, a été d’une conduite digne de tout éloge.

Mais tout a une fin en ce monde. Les jours gris succèdent aux jours d’or, dépouillent les jolies grappes fleuries de leurs attraits et répandent sur toute la nature une mélancolie qui n’est pas sans charmes. Saint Joseph est bien oublié, quand un beau matin, Zéphyr, l’incomparable chien, déniche un rat dans le garde-manger. C’est une course folle à travers les pièces, puis dans le jardin endeuillé où le rat affolé prend refuge aux abords de la grotte mystérieuse. La bonne tante y accourt. Tout à coup, le fidèle animal, s’arc-boutant sur un pli de terrain, aboie à tout rompre. Alors pour lui faciliter la tâche, la dame écarte branches et feuilles de lierre et, au lieu du rat poursuivi, elle découvre, oh ! merveille un joli Saint-Joseph, tout souriant dans une niche de verdure. Las d’attendre sans doute, il semble lui tendre les bras ; c’est du moins ce que raconte plus tard, la brave tante.

Mais l’histoire n’ajoute pas, si elle les tendit d’aussi bon cœur au petit lutin qui, l’année suivante, en ce mémorable anniversaire et mangeant de bon appétit la savoureuse tartine de fromage blanc, s’approcha de son Grand-Père, et bien doucement, et lui souffla dans l’oreille : « Grand-Père, pourquoi donc Bazaine a-t-il trahi Metz ? » Est-ce pour faire peur aux petites filles qui ne sont pas sages ? Le grand-père roula des yeux terribles. « Ma fille, lui dit-il, Bazaine a trahi la France en lui volant Metz, le Bon Dieu l’a bien puni. Les petites filles qui trompent l’hospitalité d’une tante en s’appropriant d’un objet qui ne leur appartient pas, sont punies aussi, rien que par le remord. » Ninette baissa la tête, le grand-père la lui releva, voulut l’embrasser quand sur l’invitation de la bonne hôtesse, toute la compagnie se rendit admirer une fraîche rose née d’hier et une prune-brugnon presque aussi grosse qu’une citrouille.

La bonne tante est morte, la vieille maison a été morcelée, mais le grand Saint-Joseph, existe encore et toujours souriant, aussi paternel. Il habite maintenant au « Manoir » et de grandes mains d’enfant le fleurissent encore de pâquerettes et de passiflores. Est-ce à dire qu’il en est aussi enchanté que le jour où Ninette le cachait dans la mystérieuse grotte aux fées de Châtel-Saint-Germain ?

 

À la mémoire vénérée de
Monseigneur Jean-Baptiste Pelt
Évêque de Metz
En la fête de Saint Louis, roi de France
1938

Une Rose Effeuillée

Anne Louise Pelt
en religion
Sœur Thérèse
Aimée de Jésus

 

Simple biographie

Anne-Louise Pelt naquit à Preisch le 26 juillet 1887.
Elle était la dernière enfant d’une famille de dix enfants. Son frère aîné qu’elle affectionna toujours très particulièrement fut ordonné prêtre à Rome en 18……. et devint en 1919 Évêque de Metz. Deux de ses sœurs entrèrent au Couvent de la Providence de Peltre, deux autres moururent jeunes. Marie tint pendant quelques années la maison de son frère, c’était une personne extrêmement pieuse et dévouée, elle mourut en 1917.

Les Parents fixés à Rodemack en 19…., Louise, rentra au pensionnat de Peltre, y fit de sérieuses études, et obtint à Nancy son diplôme du Brevet élémentaire. Elle perdit bientôt ses parents et dès lors passa la plus grande partie de son temps au manoir, à Chazelles et rue du Grand Cerf, chez son Frère.

Toute jeune elle eut l’attrait de la Piété et des œuvres, mais sous le pseudonyme de « Cassilis » au Noël ou comme Auxiliaire de sa « Petite Maman » dans un Patronage très florissant à Metz, ou même comme Fille de Saint François de Sales, aucun de ces titres ne contentèrent son âme ardente, assoiffée de sacrifice et d’amour de Dieu. Elle entra au Monastère du Carmel à Metz le 19 octobre 1909 et devint Sœur Marie-Thérèse Aimée de Jésus. Elle fut parfaite religieuse et la maladie qui la terrasse la trouva prête à répondre à l’appel du Bien-Aimé.

Elle mourut le 20 octobre 1919 quelques semaines après le sacre de son Frère. Et de sa cellule entendit avec une inexprimable joie la Mutte qui fêtait cet avènement. Après quelques années, ses précieux restes, du Cimetière de l’Est, furent transportés à celui du Carmel, où elle repose, attendant la Résurrection glorieuse.

 

I - L’enfant

Elle naquit, la douce enfant, il y a près d’un demi-siècle, en ce jour de Sainte-Anne que l’on représente souvent, entourée de fleurs d’arrière-saison et souriant à la rose blanche qu’elle tend à Marie.

On la nomma Anne-Louise et toutes les fleurs de la saison présidèrent à la fête de son baptême. Ce jour-là elle porta sa première robe blanche et son grand frère abbé le baptiseur en versant l’eau et le sel releva le doux bonnet satiné où scintillaient quelques fleurs blanches, présent de la marraine.

Puis les années passèrent.
La première fois que je la vis, elle était debout sur un mamelon pierreux, encadrée d’un rideau d’aubépines blanches ; elle souriait aux mille fleurs étoilées et sa main jouait avec les pétales qui, l’un après l’autre, tombaient autour d’elle.

Chaque matin en la belle saison, Louise quittait la maison paternelle, sa petite main bien serrée dans celle de son grand-père, et se rendait à la chapelle voisine où elle apportait au pied de son Créateur, sa petite âme si blanche que les fleurs s’inclinaient à son passage et les oiseaux lui chantaient leurs plus douces chansons.

En un radieux matin, Louise s’unit à Jésus, et l’Image-Souvenir de ce beau jour ornée de fleurs blanches résume bien le don qu’elle fit de tout son être à Dieu.
« Ô Jésus que l’amour vient d’abaisser jusqu’à moi, recevez tout mon cœur ».

Plus tard, pour rendre ce don plus effectif, elle réunissait de blancs bouquets et en ornait la statue de la Vierge de l’antique chapelle à Rodemack, toute proche de la nouvelle demeure de ses Parents. Et Louise, à l’exemple de son Divin Maître, croissait en âge et en science et en sagesse.

 

II - La Jeune fille

L’enfant devint une jeune fille, et ne cessa d’aimer le blanc. Je la vois souvent, traversant les allées vertes du Manoir, tout en blanc, sa jolie taille souple se pliant pour cueillir la rose blanche parfumée, sa favorite.

Un jour, elle me vit assise près du rosier qui avait ses préférences ;
— « Petite Maman, me demanda-t-elle, qu’est-ce donc que l’amour ? Est-ce l’épanouissement de tout l’être vers un avenir mystérieux si plein de charmes, l’attrait de tout mon cœur vers un autre être insoupçonné encore… mais déjà si cher, la rêverie de mon âme vers un lointain qui ne possède que tendresse et sourire ! Que c’est joli l’amour, que le ciel est pur, que la terre remplie des dons de Dieu est belle, que cette rose blanche, la seule de mon rosier est jolie ! ».

Ses doigts blancs l’effleuraient puis, d’un mouvement sec la détache de sa tige. Louise baisa la jolie rose, l’éleva à la hauteur de ses yeux, puis bien cambrée, le bras en avant d’un geste très mutin la lança dans la lumière. Le vent s’empara de la fleur et dans un petit tourbillonnement en la lançant dans l’espace, la lança vers l’amour. Louise la regarda partir, puis ramassa pieusement quelques pétales détachés et gisant à ses pieds. Elle les contempla un instant, ouvrit un vieux livre d’heures placé à côté d’elle et les y glissa.
Soudain elle devint pâle et referma brusquement le pieux volume, pas assez vite cependant pour que je pusse lire l’en-tête du chapitre : » Du détachement de soi et des créatures ».

 

III - La Religieuse

Un an après, Louise franchissait la porte du Carmel de Metz. Son premier regard, en entrant dans la chapelle, tomba sur une masse blanche éclairée par un doux rayon de soleil d’automne. « Les dernières roses du Manoir » songea-t-elle, et une larme glissa le long de sa joue que des petits doigts énergiques écrasèrent vivement.

Souvent depuis, des bouquets blancs vinrent la trouver dans sa cellule ; elle en écrivait toute sa joie dans des lettres débordantes de candeur et d’amour de Dieu : « Je suis toujours avec vous en esprit et par le cœur. Dans les doux Cœurs de Jésus et de Marie, j’aime à vous retrouver à tout instant du jour… »

 

IV - La Rose Effeuillée

Puis ce fut l’anéantissement.
La petite âme blanche, comme ces fleurs qu’elle avait affectionnées, remonta vers le Divin Époux choisi et tant aimé.

Son cercueil, paré de l’unique bouquet blanc, fut rendu à la terre, qu’autrefois dans un élan d’enthousiasme, elle chantait. Je restai seule auprès d’elle, et, avant que la lourde pierre fût posée, je glissai sur le bois rigide un chapelet blanc de Première Communion et quelques pétales de roses blanches si semblables à son âme virginale.

Être pur et charmant, d’un vol rapide, eu tu as traversé ce monde, mais ton souvenir aimé ne nous quittera jamais et là-bas, sous les cyprès et les ifs, ta tombe virginale est souvent fleurie de roses blanches, pendant que ton âme dans un reflet du ciel protège et bénit cette qui pense à toi…

Et au « Manoir », le rosier existe toujours. Ses roses se sont flétries, ses tiges se sont desséchées, mais il est toujours là orné de roses blanches créées par nos enfants et rappelant celles d’autrefois…L